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Traduction d’AID pour Les-crises.fr n° 2022-109

Un Brésil dévirilisé ?

Par Oscar Broughton, traduction par Jocelyne Le Boulicaut

lundi 12 septembre 2022, par JMT

AID soutient financièrement le très intéressant site "Les-crises.fr" depuis plusieurs années. Nous avons fait un pas de plus en participant aux traductions des textes anglais quand le site fait appel à la solidarité de ses adhérents. Nous avons donc mandaté une de nos adhérentes, Jocelyne LE BOULICAUT, enseignante universitaire d’anglais retraitée, pour y participer en notre nom et nous indemnisons son temps passé avec notre monnaie interne.

Un Brésil dévirilisé ?

Le 17 Juillet 2022 par Oscar Broughton

Oscar Broughton est historien, il vit à Berlin et a récemment terminé sa thèse sur l’histoire du socialisme de guilde.

À cause de l’augmentation des prix, 55% des Brésiliens auraient arrêté d’acheter de la viande rouge.(Getty Images)

Le Brésil est le plus grand exportateur de boeuf au monde, et pourtant la moitié de sa population dit ne plus pouvoir s’offrir de viande rouge. Le président Jair Bolsonaro réfute l’existence du problème, même si sa politique aggrave la crise du coût de la vie pour beaucoup de Brésiliens.

Le Brésil se dirige vers des élections présidentielles cet octobre ; et pour le Parti des travailleurs (PT) qui défie le président sortant d’extrême droite Jair Bolsonaro, les prix alimentaires sont en tête des préoccupations à l’ordre du jour. Ces dernières semaines, les réseaux sociaux ont été envahis de vidéos de partisans du PT qui font des actions pour manifester dans les supermarchés, coller des post-it sur des produits alimentaires pour montrer à quel point ces produits étaient moins chers du temps du président de gauche Luiz Inácio Lula da Silva, ou Lula.

Parallèlement à ces contestations, des membres du Mouvement des sans-toit ont manifesté en juin dans les food-courts de centres commerciaux de luxe de la plus grande ville du Brésil, São Paulo. A cette occasion, des manifestants arboraient des drapeaux affichant le mot « Fome » (Faim) et brandissaient des petits morceaux d’os, en écho aux images largement diffusées peu auparavant de gens cherchant des chutes de viande dans les déchets jetés par les boucheries.

Ces actions ont été inspirées par un récent rapport atterrant publié par le Réseau brésilien de recherche sur la souveraineté et la sécurité alimentaires et nutritionnelles (PENNSAN). Il a mis en lumière cette sinistre réalité : 125,2 millions de brésiliens, soit 58,7% de la population, rencontrent de façon habituelle un certain degré d’insécurité alimentaire.

Des manifestants protestent contre la faim dans un centre commercial de luxe à São Paulo. (crédit : Guilherme Gandolfi/ reproduction)

La force de ce rapport a été perçue dans tout l’ensemble du paysage médiatique du pays, de nombreux titres affichant le nombre 33,1 millions —ce qui est au Brésil le nombre de gens qui souffrent de la faim au quotidien.

Derrière ces chiffres se cachent les liens implacables entre nourriture, politique et économie. Comme le constate clairement le rapport du PENNSAN, cette « régression historique » est le résultat direct de plusieurs facteurs évidents.

À court terme, la forte inflation, en particulier sur les prix alimentaires, a été aggravée par la perturbation des chaînes d’approvisionnement due à la pandémie de la Covid-19 et à la guerre en Ukraine. Cependant, s’y associe également le problème de plus long terme de l’accroissement des inégalités économiques, particulièrement depuis le nouveau programme d’austérité lancé en 2016.

Des steaks à fort impact

Un repas brésilien classique se compose de riz, de haricots, de légumes, et d’un peu de viande, le plus souvent du boeuf, du poulet, du porc ou du poisson. L’augmentation du coût de la viande a été particulièrement dévastatrice : en 2021 elle a augmenté trois fois plus vite que le taux d’inflation général. Dans un pays qui est actuellement le plus grand exportateur de boeuf et de poulet et au quatrième rang pour les exportations de porc, cela cela implique que la population est obligée de restreindre sa propre consommation.

Chaîne de restaurants Fogo de Chão (Source eater.com/)

La viande est un marqueur social particulièrement important dans la société brésilienne. Historiquement, c’est un élément central de nombreux plats nationaux bien connus, comme la feijoada, un ragoût aux haricots, porc fumé et boeuf séché. Pourtant, à cause de l’augmentation des prix, aujourd’hui 55% des brésiliens affirment avoir arrêté d’acheter de la viande rouge.

Le boeuf a une place à part et tout à fait spéciale dans la psyché nationale. Dans un pays qui s’enorgueillit du churrasco, un style de cuisine traditionnel sur feu ouvert avec un grill ou des brochettes, la consommation de boeuf est devenue un marqueur clé de l’identité brésilienne. Ce style de cuisine est devenu de plus en plus populaire au Brésil vers le milieu du vingtième siècle, quand l’ensemble de la population a pu avoir accès à de la viande bon marché grâce à la montée en flèche des taux de production de boeuf.

En réponse, de nouveaux restaurants ont commencé à ouvrir à travers le pays, particulièrement dans les régions productrices de boeuf comme Rio Grande do Sul. Ces restaurants ont contribué à entretenir un sentiment croissant d’intégration nationale, associée à des références aux éleveurs de bétail brésiliens, appelés gaúchos. De plus, le churrasco a une dimension très genrée. La cuisine et la préparation sont largement associés aux hommes : ne pas être capable d’avoir les moyens de cuisiner son morceau préféré de picanha (rumsteck de bœuf) est perçu comme une forme de castration.

Si le churrasco est une des facettes culinaires essentielles de l’identité nationale, l’importante inflation actuelle a placé la viande au-delà des budgets de nombreux brésiliens. L’inflation est à son plus haut niveau depuis 2003. D’après les données publiées par la Fondation Getulio Vargas en mai, les prix à la consommation au Brésil ont augmenté de 11,73% au cours des douze derniers mois.

L’insécurité alimentaire est définie comme le fait de ne pas avoir un accès complet et permanent à la nourriture. La faim représente sa forme la plus grave (Source https://olheparaafome.com.br/)

Cela a conduit à une augmentation vertigineuse de 72,9% du prix des produits alimentaires. Cette tendance a aussi été observée par le Département intersyndical de statistique et d’études socio-économiques (DIEESE), qui produit chaque année des études sur les prix des produits alimentaires pour le mouvement syndical brésilien.

Plus récemment en mars, le DIEESE a constaté des augmentations des prix des produits alimentaires dans les dix-sept capitales des États brésiliens, avec les augmentations les plus importantes à Rio de Janeiro (7,65%), Curitiba (7,46%), São Paulo (6,36%), et Campo Grande (5,51%).

Ces augmentations sont d’autant plus inquiétantes qu’elles n’ont pas été accompagnées par une hausse des salaires. D’après le DIEESE , alors que le salaire minimum mensuel cette année s’élève à 1212,00 réaux (225 €), la somme réellement nécessaire pour subvenir aux besoins de base comme la nourriture a augmenté de 5 997,14 réaux (1115 €) au début de 2022, à 6 535,40 réaux (1215 €) en juin.

Ces chiffres sont confirmés par ce que disent les Brésiliens. Daniel Fabre, un avocat du travail de São Paulo, m’a déclaré : « Tous les membres de ma famille, y compris les plus riches, se plaignent des prix de l’alimentation... Je considère appartenir à la classe moyenne, mais pour moi et ma famille, il y a des produits que nous avons dû arrêter d’acheter ». À propos de son salaire, « proportionnellement, mon salaire est identique, mais les prix de l’alimentation ont crû de façon bien plus importante que les salaires ».

Rafael Lucio, un prévisionniste des ventes à São Paulo en couple avec un docteur, fait le même constat. Il explique qu’ils avaient l’habitude de manger au restaurant et de passer des commandes tous les jours. Cependant, « depuis les dix derniers mois, nous nous sommes mis à n’acheter que des produits surgelés parce que c’est bien moins cher ».

Story Instagram de l’ancien président Lula, qui montre des images de post-it dans les supermarchés faisant état de la baisse desprix des produits de base obtenue pendant son mandat.

Normalement, le salaire de Rafael est indexé annuellement sur l’inflation, mais à cause des forts taux de cette dernière au cours des six derniers mois, il constate : « Je deviens de plus en plus pauvre chaque mois à cause de l’inflation. Il explique ensuite : J’avais l’habitude d’acheter cinq cents grammes de café 12 réaux (2,25 €) il y a quelques années... et maintenant, le prix a littéralement doublé ».

Comme la plupart des travailleurs brésiliens, Rafael reçoit chaque mois de son employeur un ticket repas (vale-refeição et vale-alimentação) évalué à 700 réaux (130 €). Normalement, dit-il, cela couvrirait le coût de l’alimentation pour lui pour le mois entier. Pourtant, « en juin, j’ai épuisé ce ticket le 5, en seulement cinq jours... Ce n’était jamais arrivé auparavant ».

Cette dégradation de la situation économique s’ajoute à une situation politique déjà tendue au Brésil, et cela va certainement empirer au cours des prochains mois. Les élections présidentielles de cette année verront un affrontement majeur enre la gauche et la droite, le candidat du PT Lula, président de 2003 à 2011, affrontant le président actuel Bolsonaro. Dans cette confrontation, le thème de l’accès à la nourriture restera certainement au centre des préoccupations, notamment étant donné les approches éminemment différentes prises par leurs gouvernements respectifs en matière de politique alimentaire.

Un énorme mensonge

Dans le cadre de l’actuel gouvernement Bolsonaro, l’alimentation est devenue un sujet éminemment politique, et le sort des Brésiliens les plus pauvres est devenu encore plus critique. Le président clame : « Dire que des gens souffrent de la faim au Brésil est un énorme mensonge. » Ce déni ne reflète pas seulement une réticence à reconnaître le problème croissant de la faim au Brésil. Il cache également la manière dont la propre politique du président y a contribué.

Des femmes quittent une boucherie dans le quartier de Liberdade à Sao Paulo, au Brésil - les prix de la viande rouge ont augmenté trois fois plus que le taux d’inflation global (NELSON ALMEIDA AFP)

Le 1er janvier 2019, premier jour officiel à son poste de Bolsonara, celui-ci a aboli le Conseil national de sécurité alimentaire et nutritionnelle, organisme qui aidait à élaborer des politiques assurant à tous les Brésiliens un accès à la nourriture.

Au cours de son mandat, le gouvernement a proposé de privatiser vingt-sept des quatre-vingt-douze centres de stockage utilisés par la CONAB (Société nationale d’approvisionnement) [Entreprise publique rattachée au Ministère de l’Agriculture, NdT], ceux-ci ont finalement été fermés.

Les réserves publiques des produits alimentaires qui composent la majorité des plats brésiliens, comme les haricots, le maïs et le riz, sont maintenant largement insuffisantes pour faire face à l’urgence alimentaire actuelle.

Les privatisations et dérégulations sont des pierres angulaires du programme du gouvernement de Bolsonaro. Cela a conduit à ramener le Brésil à figurer sur la liste du Programme alimentaire mondial en 2021, alors qu’il avait réussi à ne plus y apparaître à partir de 2014. Ces politiques se sont appuyées sur un programme d’austérité hérité des gouvernements précédents débuté en 2016.

En 2015-2016, l’économie brésilienne a été frappée par une récession économique majeure et a rencontré un chômage croissant. Ces drames ont été intensifiés par une crise politique qui a finalement conduit à la destitution de la présidente Dilma Rousseff en avril 2016. Mais même avant cela, le gouvernement avait dû réduire ses dépenses de quelque 70 millions de réaux (13 millions €) pour tenter de maîtriser la récession.

Ce virage austéritaire s’est emballé sous la présidence suivante, celle de Michel Temer, qui a fait voter un nouvel amendement constitutionnel instaurant un moratoire de vingt ans sur l’augmentation des dépenses dans les domaines de la santé et l’éducation.

Les acheteurs, comme cette femme au marché de Feira Livre à Sao Paulo, au Brésil, font face à la hausse des prix des denrées alimentaires dans le pays (NELSON ALMEIDA AFP)

Ces coupes ont directement affaibli les efforts dans le domaine de la santé publique dont un des axes était la promotion d’une alimentation saine pour lutter contre la surcharge pondérale et les maladies résultant d’une mauvaise alimentation.

Une guerre pour sauver des vies

La situation au Brésil d’ il y a vingt ans offre un contraste saisissant avec la politique alimentaire actuelle. En 2003, le PT est entré au gouvernement avec Lula et a introduit un de ses projets phares, Fome Zero (Faim Zéro ), avec pour but l’éradication de la faim et de l’extrême pauvreté au Brésil.

Cela a pris la forme de mesures diverses, allant de versements directs d’argent aux familles les plus pauvres par le biais de la Bolsa Familia (Allocations familiales), jusqu’à l’ouverture de restaurants populaires fournissant de la nourriture bon marché, en passant par la construction de nouvelles citernes d’eau pour pallier la pénurie d’eau, l’introduction de campagnes de nutrition, et la distribution de vitamines et de suppléments alimentaires.

Parmi ces mesures, Bolsa Família est sans aucun doute celle dont on se souvient le plus. Pour être éligibles, les familles devaient prouver que leurs enfants allaient à l’école et avaient reçu tous leurs vaccins. Cette condition a depuis été abandonnée par le nouveau programme social de Bolsonaro, Auxílio Brasil.

Fome Zero, introduit pour la première fois en 2003, avait été conçu deux ans auparavant. C’est ainsi que le PT a pu développer un ensemble de mesures qui non seulement se sont avérées populaires et ont été couronnées de succès, mais qui ont aussi démontré l’importance d’approches structurelles de long terme dans la mise en place de politiques.

Travailleurs lors d’une manifestation devant la Banque centrale du Brésil, à Brasilia, Brésil, les employés de l’institution chargée de dompter les prix sont eux-mêmes en grève, réclamant des augmentations de salaire pour récupérer le pouvoir d’achat perdu (Photographe : Andressa Anholete/Bloomberg)

Lors de son discours inaugural le 1er janvier 2003, Lula a insisté sur son importance : « Nous allons créer un environnement propice qui permettra que tous les gens de notre pays puissent avoir trois repas convenables par jour, quotidiennement, sans avoir à dépendre de dons de qui que ce soit. Le Brésil ne peut plus tolérer de telles inégalités. Nous devons éradiquer la faim, l’extrême pauvreté , et l’exclusion sociale. La guerre que nous menons n’est pas destinée à tuer, elle est destinée à sauver des vies ».

Les systèmes alimentaires socialistes

La crise actuelle et la situation historique de la politique alimentaire au Brésil fournissent aux socialistes matière à réflexion, notamment sur l’importance de considérer structurellement les systèmes alimentaires. La crise actuelle est le produit d’un mélange de phénomènes tant de court terme que de long terme, on y trouve des politiques d’austérité, la stagnation des salaires, et l’inflation rampante des prix alimentaires.

Penser l’alimentation de façon structurelle constitue également une solution à ces problèmes, comme la démontré parfaitement le programme historique de Fome Zero, qui se singularise par la portée de ses efforts considérables pour lutter contre la faim au Brésil. De plus, le fait que ce programme ait (du moins en partie) été élaboré bien des années avant d’être mis en oeuvre démontre bien la nécessité d’approches structurelles de long terme pour trouver des solutions et assurer la dimension sociale des systèmes alimentaires.

Les gens se considèrent généralement comme beaucoup plus engagés en faveur de l’environnement que les autres membres de leur communauté locale ou de toute autre institution (Photo : Emanuele Cremaschi/Getty Images)

Réfléchir structurellement aux interactions entre alimentation, politique et économie est particulièrement important pour contrer les clichés perpétuellement repris dans les media libéraux comme The Guardian, qui disserte avec emphase sur la consommation individuelle comme solution au changement climatique, évitant d’aborder les situations qui sont aux racinesde de la pauvreté alimentaire.

Les socialistes devraient éviter d’individualiser les problèmes structurels, ce qui conduit finalement des opposants puissants à se tirer d’affaire. Nous avons déjà vu cette logique à l’oeuvre avec des concepts comme l’empreinte carbone individuelle, pensée comme un moyen de faire peser la responsabilité du changement climatique sur les consommateurs individuels et non plus sur les grandes entreprises de combustibles fossiles.

À l’inverse, les solutions aux problèmes collectifs doivent être collectifs — et donc politiques. Afin de surmonter la crise que le Brésil traverse aujourd’hui avec Bolsonaro, il est vital que le Parti des travailleurs revienne au pouvoir cette année, et que tous les appuis internationaux existants soient mobilisés à cette fin.

Jump, un nouveau mouvement pour le climat qui tente de convaincre les gens de faire six changements de style de vie relativement simples pour réduire les émissions mondiales (Photo : Andy Hall/The Observer)

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