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Traduction d’AID pour Les-crises.fr n° 2024-057

Le défi de l’âge face au changement climatique

Par Deborah Carr, Enrica De Cian, Giacomo Falchetta, Ian Sue Wing, traduction par Jocelyne Le Boulicaut

samedi 1er juin 2024, par JMT

Le défi de l’âge face au changement climatique

Le 26 mai 2024 par Deborah Carr, Enrica De Cian, Giacomo Falchetta, Ian Sue Wing, THECONVERSATION

Une personne âgée se rafraîchit au bord d’une route par une chaude journée d’été dans la banlieue de Kolkata, en Inde, le 28 avril 2024 (Sudipta Das / Nurphoto via Getty Images)

Le réchauffement climatique est particulièrement meurtrier pour les populations vieillissantes. La hausse des températures mondiales et les vagues de chaleur mettent en danger des millions de personnes âgées, en particulier dans les pays du Sud.

Une vague de chaleur meurtrière s’est abattue sur de vastes régions d’Asie pendant plusieurs semaines en avril et mai 2024.

Le 7 mai, en Inde, les températures ont dépassé les 43,3 degrés Celsius. Des politiciens en campagne, des présentateurs de journaux locaux et des électeurs faisant la queue ont souffert de syncopes sous l’effet de la chaleur accablante.

De l’extrême nord du Japon à l’extrême sud des Philippines, la chaleur implacable a fait des ravages dans la vie de tous les jours. Au Cambodge, les élèves et les enseignants ont été renvoyés chez eux , car leurs ventilateurs portatifs ne les protégeaient guère de la chaleur et de l’humidité étouffantes qui régnaient dans leurs salles de classe mal ventilées.

En Thaïlande, des agriculteurs ont vu leurs récoltes se dessécher et ont déploré la perte de leur bétail qui a péri sous le soleil brûlant. Des centaines de personnes sont mortes à cause de la chaleur.

Lim Sokha, 15 ans, utilise un ventilateur pour se rafraîchir pendant les cours à Phnom Penh, le 2 mai 2024. Chan Tha Lach/Reuters

Ces dernières années, la majeure partie de la planète a souffert des effets désastreux de la chaleur extrême. Dans le sud-ouest des États-Unis, à Phoenix, en 2023, une vague de chaleur qui a duré plusieurs semaines a été décrite comme « l’enfer sur terre » alors que les températures atteignaient 43,3°C ou plus pendant 31 jours d’affilée.

Au même moment, l’Europe a connu des températures élevées sans précédent causant la mort de centaines de personnes et provoquant des incendies de forêt dévastateurs en Grèce.

Quel que soit le lieu ou le moment où une vague de chaleur frappe, une constante s’impose : les personnes les plus âgées sont les plus susceptibles de mourir des suites d’une chaleur extrême, et cette crise va s’aggraver dans les années à venir.

Nous étudions le changement climatique et le vieillissement de la population. Nos recherches mettent en évidence deux tendances mondiales qui, conjuguées, laissent présager un avenir sombre.

Davantage de personnes plus âgées seront exposées au risque de stress thermique

Tout d’abord, les températures sont plus élevées que jamais.La période de neuf ans allant de 2015 à 2023 a connu les températures moyennes les plus élevées depuis le début des relevés mondiaux en 1880.

Deuxièmement, la population vieillit partout dans le monde. D’ici à 2050, le nombre de personnes âgées de 60 ans et plus doublera pour atteindre près de 2,1 milliards, soit 21% de la population mondiale.

Actuellement, ce pourcentage est de 13%. En raison de la combinaison de ces facteurs, un nombre sans cesse croissant de personnes âgées vulnérables seront exposées à une chaleur qui va en s’intensifiant.

Pour comprendre les risques à venir, nous avons élaboré des projections démographiques pour différents groupes d’âge et les avons combinées avec des scénarios de changement climatique pour les décennies à venir.

Nos analyses montrent que d’ici 2050, plus de 23% de la population mondiale âgée de 69 ans et plus vivra dans des régions où les températures maximales dépassent régulièrement 37,5°C, contre seulement 14% aujourd’hui. Cela signifie que 250 millions de personnes âgées supplémentaires seront exposées à des températures dangereusement élevées.

La cartographie des données montre que la plupart de ces personnes vivent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire disposant de services insuffisants et d’un accès limité à l’électricité, aux appareils de réfrigération et à l’eau potable.

« Person hot days » est le nombre de personnes âgées de plus de 69 ans multiplié par le nombre prévu de jours par an où la température est supérieure à 37,5 °C (99,5 °F). Utilisez le menu déroulant pour voir différents scénarios. Journées chaudes par personne, en millions (2050, émissions moyennes – SSP245) La couleur la plus foncée correspond à 1000

Dans les régions historiquement plus fraîches du Nord de la planète, notamment l’Amérique du Nord et l’Europe, ce sera la hausse des températures qui entraînera principalement l’exposition des personnes âgées à la chaleur.

Dans les régions du Sud, historiquement plus chaudes, comme l’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud, la croissance démographique et l’augmentation de la longévité signifient qu’un nombre fortement croissant de personnes âgées seront exposées à des risques de plus en plus élevés liés à la chaleur.

Les décideurs politiques, les communautés, les familles et les personnes âgées elles-mêmes doivent prendre conscience de ces risques et être préparés compte tenu de la vulnérabilité particulière des personnes âgées à la chaleur.

La chaleur extrême est particulièrement dévastatrice pour les aînés

Les températures élevées sont accablantes pour tout le monde, mais pour les aînés, elles peuvent être mortelles. La chaleur extrême aggrave les problèmes de santé courants liés à l’âge, tels que les maladies cardiaques, pulmonaires et rénales, et peut provoquer des troubles mentaux.

Les personnes plus âgées ne transpirent pas autant que les plus jeunes, ce qui fait que leur corps a plus de mal à se refroidir lorsque les températures grimpent. Ces problèmes sont aggravés par des médicaments prescrits couramment, tels que les anticholinergiques, qui réduisent encore la capacité à transpirer.

Passer du temps à l’extérieur par temps chaud et humide peut provoquer une déshydratation, un problème aggravé par les effets secondaires des médicaments prescrits tels que les diurétiques et les bêta-bloquants. Cela peut affaiblir les aînés et provoquer des étourdissements, augmentant ainsi le risque de chutes et de blessures.

Ces menaces sont encore plus grandes dans les régions qui n’ont pas accès à une eau potable sûre et abordable .

Une mauvaise qualité de l’air complique la respiration, en particulier pour les personnes souffrant déjà de problèmes pulmonaires tels que la broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO).

Lorsqu’un groupe est affecté de problèmes de santé, des températures aussi basses que 26,7 C peuvent représenter un danger important. Et lorsque l’humidité atteint 90%, même une température de 25,6 °C peut s’avérer dangereuse.

La chaleur nocturne est particulièrement dommageable pour les personnes âgées dont le logement n’est pas climatisé ou qui n’ont pas les moyens de faire fonctionner leur climatiseur pendant de longues périodes.

La température idéale pour un sommeil réparateur chez les personnes âgées se situe entre 20 et 25 °C, et la qualité du sommeil diminue à mesure que la température augmente.

Une nuit de sommeil agité peut entraîner une dépression et une confusion accrues pendant les heures d’éveil. Les médicaments peuvent également perdre leur efficacité s’ils sont conservés dans des endroits beaucoup plus chauds que 25 °C.

Un homme de 70 ans est assis sur son lit dans un studio de 16 mètres carrés situé à côté de la gare du Nord à Paris, le 17 juin 2022, alors que l’Europe connaît une vague de chaleur (Geoffroy Van der Hasselt/AFP)

Les personnes âgées peuvent également éprouver des troubles émotionnels pendant les vagues de chaleur écrasante

Être cantonné à l’intérieur lorsque les températures sont insupportables peut les amener à s’ennuyer, à déprimer et à s’isoler. Celles souffrant de déficiences cognitives peuvent sous-estimer les dangers de la chaleur extrême ou ne pas comprendre les alertes canicule.

Les personnes dont la mobilité est réduite ou qui n’ont pas accès à des transports ne peuvent pas se rendre aisément dans les centres publics de rafraîchissement - s’il y en a un à proximité - ou trouver un soulagement dans les « zones vertes et bleues » voisines, telles que les parcs et les lacs.

Ces menaces sont particulièrement sérieuses dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, là où les personnes plus âgées sont plus susceptibles de vivre dans des logements insalubres et de ne pas avoir accès à des soins de santé de qualité ou à des solutions pour se rafraîchir par temps chaud. C’est ce que nous appelons la « précarité systémique liée au refroidissement ».

Ces menaces sont particulièrement sérieuses dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, là où les personnes plus âgées sont plus susceptibles de vivre dans des logements insalubres et de ne pas avoir accès à des soins de santé de qualité ou à des solutions pour se rafraîchir par temps chaud. C’est ce que nous appelons la « précarité systémique liée au refroidissement ».

Que peut-on faire ?

Les décideurs politiques peuvent s’efforcer de réduire les émissions de gaz à effet de serre dues aux combustibles fossiles utilisés par les véhicules, les centrales électriques et les usines, qui sont à l’origine du réchauffement de la planète, et élaborer des plans spécifiques pour protéger les personnes âgées des risques liés à la chaleur.

Ces dernières et leurs aidants peuvent également prendre des mesures pour s’adapter. Mais les efforts entrepris doivent tenir compte des spécificités de chaque région et de chaque population.

Estimation des pays qui connaîtront le plus grand nombre de journées au dessus de 37,5°C en 2050

Les municipalités riches peuvent accroître les investissements publics dans les systèmes d’alerte précoce et les services de transport vers les centres climatisés et les hôpitaux.

Elles peuvent utiliser des systèmes d’information géographique pour identifier les quartiers à forte concentration de personnes âgées et étendre les réseaux électriques pour gérer la demande croissante de climatisation.

Dans les régions où les logements sont insalubres, où l’accès à l’eau potable est limité et où les structures d’accueil publiques telles que les centres climatisés sont rares, des changements beaucoup plus importants sont nécessaires.

Améliorer les soins de santé, l’accès à l’eau et au logement et réduire la pollution de l’air pour atténuer les problèmes de santé pendant les vagues de chaleur nécessitent des changements profonds et des investissements que de nombreux pays n’ont pas les moyens d’assumer.

L’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation panaméricaine de la santé annoncent quecette décennie sera cruciale en termes de préparation des communautés à la hausse des températures et aux risques liés au vieillissement de la population. Partout dans le monde, les chercheurs, les praticiens et les décideurs politiques pourraient sauver des vies si leur appel était entendu.

Cet article est republié de The Conversation sous une licence Creative Commons.
Lire l’article original (https://theconversation.com/heat-waves-can-be-deadly-for-older-adults-an-aging-global-population-and-rising-temperatures-mean-millions-are-at-risk-230486).

Cet article a été reproduit par Truthout avec autorisation ou licence. Il ne peut être reproduit sous quelque forme que ce soit sans l’autorisation ou la licence de la source.

DEBORAH CARR : Deborah Carr est professeure émérite de sociologie et directrice fondatrice du Centre d’innovation en sciences sociales de l’université de Boston. Elle a écrit de nombreux ouvrages et articles sur la mort et le décès, le deuil, les relations familiales au cours de la vie et la stigmatisation associée aux problèmes de santé, notamment l’obésité et le handicap. Elle a publié plus de 120 articles et contributions, ainsi que plusieurs ouvrages, dont Golden Years ? Social Inequality in Later Life (Russell Sage, 2019), Aging in America (University of California Press, 2023), et Worried Sick : How Stress Hurts Us and How to Bounce Back (Rutgers University Press, 2014), ainsi que plusieurs manuels coécrits, dont Introduction to Sociology et The Art and Science of Social Research (tous deux chez W. W. Norton). Elle est également corédactrice du Handbook of Aging & Social Sciences, 9e édition (Elsevier, 2021). Elle a été rédactrice en chef du Journal of Gerontology : Social Sciences (2015-20) et est rédactrice en chef actuelle du Journal of Health & Social Behavior (2023-26). Elle est également chercheuse en chef de la National Longitudinal Survey of Youth 1979 (NLSY79). Elle a reçu le Matilda White Riley Distinguished Scholar Award en 2022 et le Mentoring Award en 2023 de la section Aging & the Life Course de l’American Sociological Association. Elle est membre élue de l’American Academy of Arts & Sciences, membre de la Gerontological Society of America et membre honoraire de la Sociological Research Association. Ses travaux sont publiés dans les médias nationaux, notamment CNN, le New York Times, USA Today, la télévision publique et autres.

ENRICA DE CIAN : Enrica De Cian est professeure d’économie de l’environnement à l’université Ca’ Foscari de Venise (Italie), chercheuse à la Fondazione Centro Euro-Mediterraneo sui Cambiamenti Climatici (CMCC) et à l’Institut européen RFF-CMCC sur l’économie et l’environnement.
Elle est titulaire d’une bourse ERC Starting Grant dans le cadre du projet ENERGYA - Energy use for Adaptation (utilisation de l’énergie pour l’adaptation). Elle coordonne le master de Ca’ Foscari en science et gestion du changement climatique. Auparavant, elle était chercheuse à la Fondazione Eni Enrico Mattei (FEEM) et a collaboré avec plusieurs organismes de recherche en Europe (CEPS, ZEW) et aux États-Unis (Joint Program at MIT, Boston University). Ses recherches portent sur les impacts mondiaux du changement climatique sur l’économie, la société et le développement durable. Elle travaille avec des modèles d’évaluation intégrée et des approches économétriques et statistiques.

La pollution atmosphérique et la chaleur extrême augmentent toutes deux les risques pour la santé, mais la combinaison des deux est encore pire. Brian van der Brug/Los Angeles Times via Getty Images

GIACOMO FALCHETTA : Giacomo Falchetta est chercheur titulaire d’une bourse postdoctorale dans le cadre du programme Énergie, climat et environnement de l’IIASA (Institut international pour l’analyse des systèmes appliqués) et scientifique au Centre euro-méditerranéen sur le changement climatique dans le cadre du programme conjoint CMCC@Ca’ Foscari.
Son travail repose sur l’analyse intégrée énergie-économie-environnement. Il coordonne les activités de modélisation dans le projet H2020 LEAP-RE - RE4AFAGRI (Renewables for African Agriculture) et collabore avec le projet ERC EnergyA (Energy for Adaptation) du professeur Enrica De Cian.
Auparavant, il était chercheur dans le cadre des programmes énergétiques de la FEEM (Fondazione Eni Enrico Mattei) et de l’université libre de Bozen-Bolzano, et il a été membre du conseil consultatif d’EarthArXiv.
Son travail comprend des recherches basées sur les données, principalement par le biais d’une analyse empirique et technico-économique des questions énergétiques et environnementales et des implications politiques qui en découlent. Il est convaincu que le pouvoir des données (en particulier l’analyse géospatiale et la télédétection) permet de renforcer à la fois la recherche et la politique.

IAN SUE WING : Ian Sue Wing est professeur au département de la Terre et de l’environnement de l’université de Boston. Il mène des recherches et enseigne l’analyse économique des politiques énergétiques et environnementales, en mettant l’accent sur le changement climatique et l’analyse de l’équilibre général computationnel (EGC) de l’ajustement économique aux politiques et aux chocs environnementaux naturels. Ses recherches actuelles portent sur les conséquences économiques du changement climatique dans divers domaines (systèmes énergétiques, agriculture et sylviculture, santé humaine), sur la capacité de la société à atténuer les émissions futures de gaz à effet de serre et sur la simulation des impacts économiques régionaux liés aux catastrophes naturelles. Une grande partie de ce travail consiste à établir les liens structurels entre les modèles EGC et les modèles économétriques des impacts climatiques, ou les simulations de processus ascendants basées sur la science ou l’ingénierie des systèmes énergétiques, des agro-écosystèmes et des risques naturels. Il a été financé par la Commission californienne de l’énergie, l’Office of Science du ministère américain de l’énergie, l’Agence américaine de protection de l’environnement, l’U.S. Geological Survey, l’Institut national de l’alimentation et de l’agriculture et la National Science Foundation. Il a été membre de groupes de conseils et de contrôle pour le ministère de l’énergie, l’agence de protection de l’environnement, le conseil national de la recherche et la NSF, et a contribué à l’AR5 du GIEC et à la troisième évaluation nationale du climat en tant qu’auteur.

Pour aller un peu plus loin : Refroidissement et pauvreté : une nouvelle dimension de la précarité énergétique

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