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Traduction d’AID pour Les-crises.fr n° 2024-061

Utiliser l’antisémitisme comme arme de diversion pour la guerre d’Israël - 1ère partie

Par Helen Benedict, traduction par Jocelyne Le Boulicaut

mardi 11 juin 2024, par JMT

AID soutient financièrement le très intéressant site "Les-crises.fr" depuis plusieurs années. Nous avons fait un pas de plus en participant aux traductions des textes anglais quand le site fait appel à la solidarité de ses adhérents. Nous avons donc mandaté une de nos adhérentes, Jocelyne LE BOULICAUT, enseignante universitaire d’anglais retraitée, pour y participer en notre nom et nous indemnisons son temps passé avec notre monnaie interne

Utiliser l’antisémitisme comme arme de diversion pour la guerre d’Israël - 1ère partie

Le 2 mai 2024 par Helen Benedict

Helen Benedict, co-autrice avec Eyad Awwadawnan de Map of Hope and Sorrow : Stories of Refugees Trapped in Greece, publie des articles sur les réfugiés depuis plus de dix ans. Lauréate de la bourse PEN Jean Stein 2021 pour l’Histoire orale littéraire [Bourse qui récompense les œuvres littéraires non fictionnelles qui utilisent l’histoire orale pour éclairer un événement, un individu, un lieu ou un mouvement, NdT] et du prix Ida B. Wells pour le Courage dans le journalisme [Prix qui récompense des journalistes femmes pour leur excellence dans leur métier, NdT], elle a également écrit 13 livres de fiction et de non-fiction. Elle est professeure de journalisme à l’université de Columbia.

Des étudiants manifestent en soutien à Gaza devant le consulat d’Israël à New York par Joe Catron, licence CC BY-NC 2.0 / Flickr

Cela fait des jours que les hélicoptères tournent au-dessus de nos têtes. La nuit aussi. Les policiers envahissent les rues de Broadway, nombre d’entre eux en tenue anti-émeute.

Des fourgons de police, dont certains sont aussi grands que des bus urbains, sont alignés le long des rues secondaires et sur Broadway. Devant les portes du campus de l’université de Columbia, un groupe de manifestants pro-israéliens a affronté un groupe de manifestants anti-génocide et pro-palestiniens.

En général, ces groupes sont modestes, souvent très largement inférieurs en nombre à la police qui les entoure, mais ils sont bruyants et ce ne sont pas des étudiants de Columbia.

Au cours de ce mois d’avril, ils sont venus tous les jours pour crier, scander des slogans et brandir des pancartes, dont certaines sont couvertes de propos haineux à l’encontre de l’autre camp, assimilant les protestations contre le massacre à Gaza à des manifestations pro-Hamas et les appels à ramener les otages à des manifestations pro-génocide.

À l’intérieur des grilles fermées du campus, l’ambiance est tout à fait différente. Même si le désormais célèbre campement de tentes d’étudiants en est à sa deuxième semaine, tout est calme.

À l’intérieur du camp, des étudiants dorment, mangent et s’assoient sur des couvertures pour étudier ensemble et faire des pancartes indiquant « Les intellos avec la Palestine », « Pâques, le moment de la libération » [Pessah, la Pâques juive, NdT] et « Stop au génocide ».

Les étudiants juifs ont organisé un dîner à l’occasion de la Pâque. Les manifestants ont même demandé aux professeurs de venir enseigner dans le campement parce que leurs cours leur manquent. En fait, le campus est si calme que l’on peut entendre le chant des oiseaux en fond sonore. Le camp est tout simplement silencieux.

La présidente de Columbia, Nemat Shafik, a déclaré : « J’ai pris cette mesure extraordinaire parce qu’il s’agit de circonstances extraordinaires » (Crédit...C.S. Muncy pour le New York Times)

La véritable histoire sur le campus
Ces manifestants si diabolisés, que la police anti-émeute attend juste dehors - ces étudiants mêmes que Minouche Shafik, présidente de l’université de Columbia, a appelé les forces de l’ordre à arrêter , à ligoter et à embarquer le 18 avril - sont pour la plupart des étudiantes, ainsi qu’un petit nombre d’étudiants, tous de premier cycle, âgés de 18 à 20 ans, qui défendent ce qu’ils ont le droit de défendre : leurs convictions..

De plus, pour ceux qui ne connaissent pas le campus de Columbia, le campement ne bloque le passage de personne et ne représente un danger pour personne. Il se trouve sur une pelouse délimitée par une petite clôture entourée de haies.

À l’heure où j’écris ces lignes, ces étudiants ne bloquent la circulation de personne, n’occupent aucun bâtiment, ne commettent aucune violence et ne font même pas beaucoup de bruit. (Aux premières heures du 30 avril, toutefois, des étudiants manifestants ont occupé le pavillon Hamilton en réponse à une série de suspensions prononcées la veille).

En tant que professeure titulaire à l’école de journalisme de Columbia, j’observe les manifestations étudiantes depuis la violente attaque brutale du Hamas du 7 octobre, et j’ai été particulièrement frappée par le calme des étudiants protestataires des deux côtés, aussi en colère et bouleversés soient-ils.

J’ai été d’autant plus impressionnée que plusieurs étudiants sont directement touchés par la guerre en cours. J’ai un étudiant juif qui a perdu des membres de sa famille et des amis dans l’attaque du Hamas, et une étudiante palestinienne qui a appris la mort de sa famille et de ses amis à Gaza alors qu’elle assistait à mon cours.

Quand on sait à quel point cette guerre est horrible, il n’est pas surprenant que quelques manifestants aient perdu leur sang-froid et crié des choses abominables, mais pour la plupart, ces gens là ont été tranquillement raccompagnés par d’autres étudiants ou par les agents de sécurité du campus.

Depuis le début, les principaux messages des étudiants sont « Ramenez nos otages » du côté israélien et « Arrêtez de massacrer les civils de Gaza » du côté des opposants à la guerre et des défenseurs des droits des Palestiniens.

Bibliothèque de l’Université Columbia par Gabriella Gregor Splaver Senior Staff Photographer (https://www.columbiaspectator.com/contributors/gabriella-gregor-splaver/)/

Paradoxalement, ces messages ne sont pas si différents qu’on pourrait le croire, car presque tout le monde souhaite que les otages soient sains et saufs et presque tout le monde demande au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu de changer de cap et de protéger les innocents.

Malheureusement, au lieu de permettre aux étudiants de s’exprimer et de ne sanctionner que ceux qui dépassent les bornes, la présidente de Columbia, Mme Shafik, et son administration ont prononcé la suspension de deux des groupes les plus virulents dans la protestation contre la guerre d’Israël à Gaza : la section étudiante de Jewish Voice for Peace et celle de Students for Justice in Palestine. Cela n’a fait que renforcer plus encore la colère des étudiants et de certains professeurs et les a galvanisés.

La droite s’empare du récit et le déforme
Et puis la droite s’en est alors mêlée, brandissant le spectre d`un antisémitisme généralisé pour faire oublier le bilan astronomique des victimes à Gaza — plus de 34 000 morts à l’heure où j’écris ces lignes (35 287 le 7 mai 2024), dont plus de 14 500 enfants — préférant plutôt se soucier de la sécurité des étudiants juifs.

L’Université de Columbia prend l’antisémitisme au sérieux et nous avons mis en place des méthodes pour y faire face. Nous admettons également que certains des slogans des manifestants mettent réellement mal à l’aise certains étudiants et professeurs juifs.

Mais comme l’a souligné un groupe de professeurs juifs dans une tribune publiée dans le journal étudiant Columbia Daily Spectator, il est absurde de prétendre que l’antisémitisme, défini par la Déclaration de Jérusalemcomme « la discrimination, les préjugés, l’hostilité ou la violence à l’encontre des Juifs en tant que Juifs », est endémique sur notre campus.

« Affirmer que prendre position contre la guerre que mène Israël contre Gaza est antisémite revient à pervertir le sens du terme, avons-nous écrit. Qualifier de discours de haine antijuif toute opinion pro-palestinienne revient à faire un amalgame dangereux et erroné entre sionisme et judaïsme ».

Les groupes des étudiants ont été suspendus au 10 Novembre 2023 By Judy Goldstein (https://www.columbiaspectator.com/contributors//) / Senior Staff Photographer

Malheureusement, c’est exactement ce que la droite a réussi à faire. Non seulement le massacre de Gaza se perd dans le brouillard de plus en plus épais des discours hystériques concernant l’antisémitisme sur les campus universitaires américains, mais le fait que les étudiants arabes et musulmans soient également pris pour cible l’est tout autant.

Certains étudiants ont même rapporté qu’ils avaient été aspergés d’une substance chimique ressemblant à de la bouillie , probablement fabriquée par l’armée israélienne, et qu’en conséquence, plusieurs d’entre eux avaient dû se rendre à l’hôpital.

Mes propres étudiants m’ont dit qu’ils avaient été la cible de courriers de haine et de menaces sur les réseaux sociaux. J’ai même vu un "doxxing truck" [gros camions équipés d’écrans, qualifiés ainsi en référence au fait de révéler des informations personnelles dans une intention malveillante, NdT] sponsorisé par le groupe d’extrême droite Accuracy in Media circuler dans le quartier de Columbia arborant des photos d’étudiants musulmans, précisant leur nom et les qualifiant de terroristes.

Encore une fois, il est important de noter que la plupart des individus harceleurs sont des étrangers à l’université, ce ne sont pas des étudiants.

Non, la véritable menace qui pèse sur les Juifs américains ne vient pas des étudiants, mais bien de ceux-là même qui crient le plus fort pour dénoncer l’antisémitisme, à savoir les Républicains MAGA [slogan de Trump : Make America Great Again, NdT] nationalistes blancs. Ensuite, il y a eu les auditions par les Républicains.

Les auditions au Congrès
Après avoir vu les présidents de Harvard, du MIT et de l’Université de Pennsylvanie trébucher et tomber face aux accusations abusives d’antisémitisme de la représentante MAGA en décembre, la présidente de Columbia, Shafik, a fait tout ce qu’elle pouvait pour éviter un destin similaire lorsque son tour est venu.

Mais lorsqu’elle s’est soumise à quatre heures d’interrogatoire à la McCarthy devant le Congrès le 17 avril - un Républicain a même demandé s’il y avait des Républicains parmi les enseignants - Shafik a flanché, s’est dégonflée et a capitulé. « Je suis d’accord avec vous » est la phrase qu’elle a prononcée le plus souvent.

L’armée israélienne intensifie ses bombardements sur deux quartiers de Rafah, selon la défense civile palestinienne de Gaza et des responsables des secours. Ces deux quartiers figurent parmi ceux que l’armée israélienne a demandé d’évacuer tôt ce lundi matin 6 Mai 2024

Elle n’a jamais rétorqué lorsque les représentants Républicains Virginia Foxx et Stefanik ont décrit le campus de Columbia comme étant gangrené par l’antisémitisme. Elle n’a jamais pris la défense de nos professeurs et de nos étudiants, pas plus que souligné le fait que nous sommes un campus regorgeant de chercheurs et d’artistes remarquables parfaitement capables de prendre leur destin en main.

Elle n’a même pas fait remarquer que le Congrès ne pouvait en aucun cas intervenir dans le choix des personnes que nous suspendons, renvoyons ou embauchons. Au contraire, elle a enfreint toutes les règles de notre université en acceptant d’enquêter et de licencier des membres de notre propre faculté et de faire appel à la police lorsqu’elle le jugeait nécessaire.

Le lendemain même des auditions, c’est exactement ce qu’elle a fait. Pendant tout ce temps, le nombre de morts à Gaza n’a même pas été mentionné.

Note finale : Cet article a été écrit avant que la présidente et les administrateurs de Columbia, allant ainsi à l’encontre de l’avis de nombreux professeurs, ne fassent appel à la police anti-émeute dans la nuit du 30 avril pour arrêter les étudiants du campement, ainsi que ceux qui avaient occupé le Hamilton Hall. Des vidéos montrent une violence policière impressionnante à l’encontre des étudiants. On verra bien la suite des événements.

Les opinions exprimées ici sont uniquement celles de l’autrice et ne reflètent pas les opinions ou les croyances de LA Progressive.

Helen Benedict

Utiliser l’antisémitisme comme arme de diversion pour la guerre d’Israël - 2ème partie

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