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Traduction d’AID pour Les-crises.fr n° 2024-062

Utiliser l’antisémitisme comme arme de diversion pour la guerre d’Israël - 2ème partie

Par Helen Benedict, traduction par Jocelyne Le Boulicaut

jeudi 13 juin 2024, par JMT

AID soutient financièrement le très intéressant site "Les-crises.fr" depuis plusieurs années. Nous avons fait un pas de plus en participant aux traductions des textes anglais quand le site fait appel à la solidarité de ses adhérents. Nous avons donc mandaté une de nos adhérentes, Jocelyne LE BOULICAUT, enseignante universitaire d’anglais retraitée, pour y participer en notre nom et nous indemnisons son temps passé avec notre monnaie interne

Utiliser l’antisémitisme comme arme de diversion pour la guerre d’Israël - 2ème partie

Le 2 mai 2024 par Helen Benedict

Helen Benedict, co-autrice avec Eyad Awwadawnan de Map of Hope and Sorrow : Stories of Refugees Trapped in Greece, publie des articles sur les réfugiés depuis plus de dix ans. Lauréate de la bourse PEN Jean Stein 2021 pour l’Histoire orale littéraire [Bourse qui récompense les œuvres littéraires non fictionnelles qui utilisent l’histoire orale pour éclairer un événement, un individu, un lieu ou un mouvement, NdT] et du prix Ida B. Wells pour le Courage dans le journalisme [Prix qui récompense des journalistes femmes pour leur excellence dans leur métier, NdT], elle a également écrit 13 livres de fiction et de non-fiction. Elle est professeure de journalisme à l’université de Columbia.

Mike Johnson à Columbia, 24 avril 2024 (Timothy A. Clary /AFP/Getty images)

Une boîte de Pandore
Le spectacle pitoyable offert par Shafik devant les législateurs Républicains a ouvert la boîte de Pandore des problèmes. Le nombre d’étudiants protestataires a augmenté et ils ont dressé leur campement.

Les universitaires ont rédigé des articles d’opinion indignés condamnant le comportement de Shafik.

Et lorsqu’elle a fait appel à la police pour arrêter les étudiants, ces derniers ont été plus nombreux que jamais à rejoindre les manifestations dans tout le pays.

Et puis, le 24 avril, le président de la Chambre des représentants, Mike Johnson, s’est rendu à Columbia avec les Républicains Mike Lawler, Nicole Malliotakis et Anthony D’Esposito (et même Foxx de Caroline du Nord), se comportant comme si il y avait eu ici une terrible émeute.

Debout en haut des marches devant la grande façade de la Low Library, un bâtiment centenaire censé symboliser l’apprentissage et la raison, et entouré d’étudiants manifestant leur colère, Johnson a déclaré que certains étudiants juifs lui avaient fait part d’« actes fanatiques odieux », a qualifié les manifestants de « soutenus par le Hamas » et a demandé à Shafik de démissionner « si elle était incapable de remettre immédiatement de l’ordre dans le chaos ».

La révolte étudiante se répand, atteignant le Texas et la Californie (Mark Abramson pour le New York Times)

« Quel chaos ? », a demandé un étudiant de premier cycle qui était à côté de moi sur les marches alors que nous écoutions. « Est-il vraiment en train de dire qu’une bande d’étudiants américains de 20 ans sont de mèche avec le Hamas ? », a demandé un autre incrédule.

Johnson est ensuite allé crescendo dans les menaces, affirmant que la Garde nationale pourrait être appelée à intervenir et que le Congrès pourrait même supprimer le financement fédéral si les universités ne parvenaient pas à maîtriser ces manifestations.

J’ai regardé derrière moi le campement de l’autre côté du campus. Devant les tentes plantées sur l’herbe, les étudiants avaient érigé un panneau faisant la liste de ce qu’ils appelaient les « Règles de la communauté du campement pour Gaza ».

Parmi ces directives : « Ne pas saccager le terrain. Ne pas consommer de drogue ou d’alcool. Respecter les espaces personnels ». Et surtout : « Nous voulons faire preuve des meilleures intentions, nous accorder à nous-mêmes et aux autres le droit de faire des erreurs, et aborder les conflits avec l’objectif de les résoudre et de les réparer ».

Des dirigeants politiques se sont exprimés sur le campement pro-palestinien à l’université de Columbia (Timothy A. Clary/AFP via Getty Images)

Des professeurs et des étudiants spécialement désignés se tenaient à l’entrée pour s’assurer qu’aucun étranger n’entrait et que personne n’accédait au campement sans avoir lu et accepté cette liste d’engagements.

Les personnes les plus bruyantes sur le campus étaient les médias qui se pressaient. Mais rien ni personne n’était hors de contrôle.

L’antisémitisme comme arme
Malheureusement, en dépit de la réalité sur le terrain à Columbia, le récit délirant de la droite dénonçant un antisémitisme virulent a été avalé tout cru, non seulement par les Républicains, mais aussi par une longue liste de Démocrates, dont le président Biden et les sénateurs Kirsten Gillibrand et Chuck Schumer, sans parler des représentants de New York : Hakeem Jeffries, Jerry Nadler, Dan Goldman et Adriano Espaillat.

Ils ont tous condamné publiquement le prétendu antisémitisme endémique sur le campus sans, semble-t-il, prendre la peine de vérifier les faits.

Pendant ce temps, le nationaliste chrétien MAGA Sean Feucht [Trumpiste, NdT] a posté sur X que « la faculté de Colombia a été prise d’assaut par des manifestants radicaux pro-Hamas ».

Revenons dans le monde réel, l’hystérie de la droite sur ce prétendu antisémitisme n’a pas vraiment pour but de protéger les juifs, comme l’ont dit et écrit de nombreux universitaires (dont nous, les juifs).

Au contraire, la droite utilise l’antisémitisme comme arme pour poursuivre sa campagne visant à supprimer le type de liberté de pensée et d’expression existant sur les campus et qui menacerait ses objectifs autocratiques visant à transformer ce pays en un pays chrétien, conservateur, hétérosexuel et blanc - sans parler de son désir de réprimer tout soutien à l’autonomie palestinienne.

Quand les étudiants ne se sentent pas en sécurité
Mes étudiants me disent qu’ils se sentent parfaitement en sécurité sur le campus. Peut-être n’aiment-ils pas certains des slogans qu’ils entendent parfois. J’en ai moi-même entendu quelques-uns qui m’ont fait froid dans le dos en tant que juive.

J’ai également entendu des slogans, qui au nom des mes amis musulmans m’ont donné la nausée. Mais ces cas sont rares. Et un campus est un lieu où chacun devrait être libre de débattre, de ne pas être d’accord, d’exprimer ses opinions, d’écouter et d’apprendre.

Nous devons garder à l’esprit que liberté d’expression ne rime pas avec adhésion à un discours. Non, là où mes étudiants ne se sentent pas en sécurité, c’est sur Broadway, où les extrémistes des deux camps se rassemblent.

Ils ne se sentent pas en sécurité lorsque les déclarations mensongères des politiciens Républicains attirent des foules d’extrême droite en colère aux portes du campus, ce qui se produit au moment même où j’écris cet article.

Des officiers de la police de New York en tenue anti-émeute marchent sur le campus de l’université de Columbia le 30 avril (AFP)

Surtout, ils ne se sentent pas en sécurité lorsque la police débarque sur le campus avec armes dans les holsters et menottes de plastique double flex accrochées à la ceinture. Le jour où la police est arrivée, je suis restée et j’ai observé.

Quatre énormes drones survolaient le campus, ainsi que ces sempiternels hélicoptères qui bourdonnaient. Des dizaines de bus de police étaient alignés sur la 114e West Street, du côté sud du campus, comme s’ils se préparaient à faire face à une émeute de grande ampleur et de grande violence.

Les forces de l’ordre sont alors arrivées, parfois en tenue anti-émeute, pour entraver les mains de plus de 100 étudiants derrière leur dos et les faire monter dans des cars de police. Absolument aucun étudiant n’a résisté. Même la police a déclaré qu’ils ne représentaient de danger pour personne.

John Chell, chef de patrouille de la police de New York, a déclaré : « Pour resituer les faits dans leur contexte, les étudiants qui ont été arrêtés étaient pacifiques, n’ont opposé aucune résistance et disaient ce qu’ils avaient à dire de manière pacifique ».

Peu de temps après, les étudiants arrêtés ont été suspendus et ceux qui vont à Barnard ont été expulsés de leurs dortoirs. Des professeurs et des amis ont dû offrir leurs canapés et leurs lits d’appoint pour éviter à ces jeunes femmes de se retrouver sans abri dans les rues de New York.

L’une d’entre elles se trouve dans mon immeuble et loge chez une collègue au rez-de-chaussée. « Personne n’a prévenu nos parents que nous étions expulsées », m’a-t-elle dit dans le hall d’entrée.

Réaction des universitaires
De nombreux professeurs ont été tellement choqués par ces événements que le lundi 22 avril, quelque 300 d’entre nous se sont rassemblés sur les marches de la bibliothèque Low, brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Ne touchez pas à nos étudiants » et « Mettez fin aux suspensions d’étudiants maintenant ».

Shafik a informé la communauté universitaire qu’elle autorisait la présence de la police de New York sur le campus, (par Stella Ragas / Photographe de l’universite)

Plusieurs professeurs ont prononcé des discours passionnés, louant le courage de ces étudiants, exigeant que la liberté académique soit protégée, et fustigeant Shafik pour nous avoir tous poignardés dans le dos. Gaza n’a malgré tout, toujours pas été évoqué.

Il semble que le génocide qui s’y déroule disparaisse dans le brouillard. « Je crains que le message que nous portons en manifestant ne se perde, m’a dit cette étudiante suspendue lors de notre rencontre dans le hall d’entrée. Tout le monde ne parle que de liberté académique et de répression policière à la place ».

En effet, non seulement la protestation contre la folie meurtrière pathologique d’Israël en Palestine et en Cisjordanie est noyée dans ce débat, mais il en va de même pour les revendications des étudiants protestataires, que je me permets donc de rappeler ici :
* Que Colombia cesse tous les investissements qui tirent profit de l’occupation et du bombardement de la Palestine par Israël.
* Que Columbia rompe tous liens académiques avec ses programmes à Tel Aviv et dans d’autres universités israéliennes.
* Qu’il soit immédiatement mis fin au maintien de l’ordre sur le campus.
* Que l’université publie une déclaration appelant à un cessez-le-feu à Gaza.

Un jour viendra où les étudiants qui aujourd’hui manifestent contre le génocide à Gaza et la persécution des Palestiniens seront également considérés comme étant du bon côté. L’histoire le prouvera. D’ici là, replaçons le débat à sa juste place : la fin à la guerre contre Gaza.

Note finale : Cet article a été écrit avant que la présidente et les administrateurs de Columbia, allant ainsi à l’encontre de l’avis de nombreux professeurs, ne fassent appel à la police anti-émeute dans la nuit du 30 avril pour arrêter les étudiants du campement, ainsi que ceux qui avaient occupé le Hamilton Hall. Des vidéos montrent une violence policière impressionnante à l’encontre des étudiants. On verra bien la suite des événements.

Les opinions exprimées ici sont uniquement celles de l’autrice et ne reflètent pas les opinions ou les croyances de LA Progressive.

Helen Benedict

Utiliser l’antisémitisme comme arme de diversion pour la guerre d’Israël - 1ère partie

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