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Traduction d’AID pour Les-crises.fr n° 2023-124

L’équivalent au ralenti d’une guerre nucléaire ?

Par Tom Engelhardt, traduction par Jocelyne Le Boulicaut

jeudi 23 novembre 2023, par JMT

AID soutient financièrement le très intéressant site "Les-crises.fr" depuis plusieurs années. Nous avons fait un pas de plus en participant aux traductions des textes anglais quand le site fait appel à la solidarité de ses adhérents. Nous avons donc mandaté une de nos adhérentes, Jocelyne LE BOULICAUT, enseignante universitaire d’anglais retraitée, pour y participer en notre nom et nous indemnisons son temps passé avec notre monnaie interne

L’équivalent au ralenti d’une guerre nucléaire ?

Le 1er Octobre 2023 par Tom Engelhardt

Tom Engelhardt a créé et dirige le site TomDispatch.com. Il est également le co-fondateur de l’American Empire Project et l’auteur de The End of Victory Culture, une histoire très bien accueillie du triomphalisme américain pendant la guerre froide. Membre du Type Media Center, son sixième livre s’intitule A Nation Unmade by War. [Une nation transformée par la guerre)

M143 Bombe Nucléaire sur Renkum (Pays-Bas) 2018 par Ben Paul,sous licence CC BY-NC 2.0 / Flickr

Mais dites-moi, sur quelle planète nous trouvons-nous ? Après toutes ces décennies, nous trouvons-nous vraiment dans une « deuxième » ou « nouvelle » guerre froide ?

Bien sûr, il est vrai que jusque dans les années 1980, les superpuissances (ou du moins l’idée qu’elles se faisaient d’elles-mêmes à l’époque), les États-Unis et l’Union soviétique, se livraient à une guerre froide de cette nature, qui pouvait presque sembler positive à l’époque.

Après tout, une guerre « chaude » aurait exigé le recours aux deux grands arsenaux nucléaires de la planète et aurait pu entraîner l’anéantissement d’à peu près tout ce qui existait.

Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, l’expression « nouvelle guerre froide » ou « deuxième guerre froide » est devenue monnaie courante dans les médias.

Certes, contrairement à John F. Kennedy, Joe Biden n’a pas parlé de porter « le fardeau d’une longue lutte crépusculaire ».

Néanmoins, le comportement de son équipe de politique étrangère - qui, à l’instar du président, relève de l’ancienne guerre froide - a contribué à faire entrer dans le quotidien des médias l’idée même que nous nous trouvons dans une nouvelle version d’un conflit de ce type. Et pourtant, arrêtons-nous et réfléchissons à la planète sur laquelle nous nous trouvons actuellement.

Au lendemain des 6 et 9 août 1945, lorsque deux bombes atomiques ont détruit les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki, il n’y avait guère de doute quant à l’intensité que pourrait avoir une guerre « chaude » entre de futures puissances dotées de l’arme nucléaire.

Et aujourd’hui, bien sûr, nous savons que, si tant est qu’un tel terme puisse être utilisé dans ce contexte, un conflit nucléaire relativement modeste entre, disons, l’Inde et le Pakistan pourrait en fait anéantir des milliards d’entre nous, créant entre autres un - oui, brrr - « hiver nucléaire », qui donnerait à l’expression même de guerre « froide » un sens tout à fait nouveau.

Le président Biden arrive en Juillet 2023 pour une conférence de presse à Helsinki où il a parlé de « ce moment critique de l’histoire, ce point d’inflexion, le monde entier est attentif » (Doug Mills/The New York Times)

Ces temps-ci, et en dépit d’une guerre trop « chaude » en Ukraine qui a vu les États-Unis affronter, au moins indirectement, l’équipe qui a remplacé les guerriers soviétiques d’antan, les nouvelles considérations sur la guerre froide visent principalement les relations de plus en plus tendues et de plus en plus militarisées que ce pays entretient avec la Chine.

Celles-ci visent à la fois l’île de Taïwan et une grande partie du reste de l’Asie. Pire encore, les deux pays semblent déterminés à intensifier cette confrontation. Et, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, Joe Biden a fait une halte symbolique et très médiatisée au Viêt Nam (oui, au Viêt Nam !) alors qu’il revenait du sommet du G20 qui s’est tenu en septembre en Inde.

À cette occasion il a insisté sur le fait que non,« il ne voulait pas endiguer la Chine » ou mettre un coup d’arrêt à son essor . Il a également exigé qu’elle respecte « les règles du jeu » (et on sait très bien de quelles règles et de quel jeu il s’agit).

Ce faisant, il a donné un caractère officiel à la stratégie actuelle de son administration qui consiste à créer une coalition anti-chinoise qui irait du Japon et de la Corée du Sud, seulement récemment intégrés à une relation militaire beaucoup plus étroite avec ce pays, jusqu’à l’Inde elle-même.

Et (oui, il y a ça aussi !) l’administration Biden a accru son aide militaire au Japon, à Taiwan (dont les 85 millions de dollars auparavant destinés à l’Egypte) , à l’Australie (avec notamment la promesse de lui fournir ses propres sous-marins nucléaires d’attaque), et bien plus encore.

Dans la foulée, elle a également renforcé la position militaire américaine dans le Pacifique, depuis Okinawa, Guam et les Philippines jusqu’à - oui, encore - l’Australie.

Dans le même temps, un général américain quatre étoiles a même ouvertement affirmé qu’une guerre entre les États-Unis et la Chine éclaterait probablement d’ici 2025, tout en exhortant son commandement à se préparer à « l’affrontement contre la Chine » !

Toujours au même moment, la directrice du renseignement national, Avril Haines, a qualifié la Chine de « plus grande et plus importante menace pesant sur la sécurité nationale des États-Unis » et les responsables de la politique étrangère de Joe Biden ont travaillé d’arrache-pied pour encercler - l’expression datant de la guerre froide aurait été « contenir » - la Chine, à la fois sur le plan diplomatique et sur le plan militaire.

Du côté chinois, l’armée a également multiplié ses activités aériennes et navales à proximité et toujours plus près de l’île de Taïwan, et ce, de façon inquiétante, tout en renforçant sa présence militaire dans des zones telles que la mer de Chine méridionale (à l’instar des États-Unis).

Modélisation détaillée des trajectoires de missiles en cas de guerre nucléaire entre les États-Unis et la Russie. Avec l’aimable autorisation du Future of Life Institute

Et, ah oui, au fait, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, avec un coup de pouce de la Russie, Pékin est également en train d’affecter plus d’argent et de consacrer davantage d’efforts à l’expansion de son arsenal nucléaire déjà considérable. Oui, cette toute nouvelle version de la guerre froide est (à mon avis tout du moins) déjà un peu trop chaude pour être gérable.

Et pourtant, même si c’est une réalité, le terme de « nouvelle guerre froide » ne saurait être plus inapproprié à l’heure actuelle, alors que le globe est le théâtre d’une guerre chaude d’une ampleur inimaginable, qui nous menace tous de nous atteindre de plein fouet, et notamment les États-Unis et la Chine.

Pour commencer, il faut garder à l’esprit que les deux grandes puissances qui se font face (https://www.nytimes.com/2023/07/19/climate/us-china-climate-issues.html#) de manière si inquiétante sont depuis longtemps confrontées de manière non moins inquiétante à la planète elle-même.

Après tout, les États-Unis restent le plus grand émetteur de gaz à effet de serre de tous les temps, tandis que la Chine en est le plus grand émetteur du moment (les États-Unis restant quand même en deuxième position et les Américains étant chacun responsables de beaucoup plus d’émissions que leurs homologues chinois).

Les résultats parlent d’eux même dans les deux pays. En 2023, les États-Unis ont déjà connu un record absolu de 23 catastrophes météorologiques qui ont coûté des milliards de dollars, que ce soit à Hawaï ou en Floride, alors que l’année ne s’achève que dans quelques mois.

Pendant ce temps, la Chine a été frappée par des vagues de chaleur ahurissantes et des inondations incroyables , les pluies les plus fortes depuis 1000 ans, qui ont provoqué le déplacement de 1,2 million de personnes dans les régions autour de sa capitale, Pékin.

Au vu de l’été dernier, cette planète et tous ses habitants ne se trouvent certainement plus dans une situation de guerre froide.

La liberté de brûler du carburant ?

Il se trouve que c’est à la fin du XVIIIe siècle que les pays en voie d’industrialisation ont commencé, en fait, à faire la guerre à notre monde, maisils n’en ont pris conscience qu’au coeur du XXe siècle .

De nos jours, cependant, ce n’est plus un secret pour personne, l’humanité est délibérément en guerre - et il n’y a rien de « froid » là-dedans - contre notre propre monde et avec lui.

Malheureusement, aux États-Unis, les principaux responsables politiques de l’un des deux grands partis semblent remarquablement déterminés non seulement à refuser de reconnaître cette réalité, mais aussi à encourager les émissions carbone dans l’atmosphère dans des proportions toujours plus importantes.

Les candidats à la présidence de cette nation, en particulier Donald Trump (dont la dernière campagne présidentielle a été largement financée par l’industrie des combustibles fossiles) et Ron DeSantis, un candidat en déroute, sont en réalité tout à fait désireux de nier la réalité de notre monde actuel.

Pire encore, ils semblent résolus à encourager le développement et l’utilisation du charbon, du gaz naturel et du pétrole à une échelle vertigineuse, tout en réduisant à néant les rares réglementations existantes visant à limiter les émissions de gaz à effet de serre.

Deux soldats descendent les couleurs du drapeau national sur la Place de la Liberté du Mémorial Chiang Kai-shek à Taipei, Taiwan, le 30 juillet 2022. La Chine a envoyé des navires de guerre et un grand nombre d’avions de chasse en direction de Taïwan, poursuivant sa pression militaire sur l’île, a déclaré le ministère de la Défense de Taïwan le jeudi 10 août 2023. (AP Photo/Chiang Ying-ying, File)

En fait, depuis le cœur de la région pétrolière du Texas, comme l’a récemment rapporté le New York Times, DeSantis a annoncé un plan qu’il a appelé « la liberté de brûler du carburant ».

Il a promis « de supprimer toutes les subventions pour des véhicules électriques, de désengager les États-Unis des accords mondiaux sur le climat - y compris les accords de Paris - et d’annuler les promesses d’émissions nettes zéro ».

Il a également promis d’augmenter la production américaine de pétrole et de gaz naturel et de « remplacer l’expression changement climatique par domination énergétique » dans les textes d’orientations politiques ». Et Trump et DeSantis sont loins d’être les seuls à faire preuve d’un tel aveuglement.

En 2022, les principaux pays du G20 qui se sont récemment réunis en Inde ont versé un montant record de 1400 milliards de dollars (oui, ce n’est pas une faute de frappe !) pour subventionner les combustibles fossiles de diverses manières, soit plus du double des chiffres de 2019.

Pendant ce temps, les bénéfices des grandes entreprises de combustibles fossiles ont augmenté de façon vertigineuse, en partie sans doute grâce à l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine.

Et la Chine, bien que leader dans le développement de sources d’énergie alternatives respectueuses de l’environnement, continue également à utiliser plus de charbon que tout le reste de la planète réunie, tout en construisant encore plus de centrales à charbon.

Les résultats d’une telle approche - oui, guerrière - vis-à-vis de la planète se sont faits douloureusement ressentir cette année. Après tout, l’hémisphère nord n’a fait que subir son été le plus chaud de l’histoire et l’hémisphère sud son hiver le plus chaud.

En outre, chacun des mois d’été - juin, juillet et août - a également battu son propre record mondial de chaleur et il est presque certain que 2023 sera l’année la plus chaude jamais enregistrée.

De plus, au cours des cinq derniers mois, les océans de la planète ont également battu des records de température, se réchauffant sinon littéralement jusqu’au point d’ébullition, du moins jusqu’à des niveaux stupéfiants.

Au large du sud de la Floride, la température de l’eau a récemment dépassé les 38° Celsius ! Ces eaux de plus en plus chaudes ont contribué à la formation de tempêtes de plus en plus puissantes et de pluies de plus en plus abondantes. Pendant ce temps, le niveau des glaces marines en Antarctique a chuté à un niveau record.

Cet été, des pays comme la Grèce ont connu des épisodes dévastateurs d’incendies et d’inondations, tandis que la Libye, de plus en plus desséchée, a connu récemment une tempête que le changement climatique a rendu 50 fois plus susceptible de se produire, avec des précipitations si importantes que deux barrages se sont effondrés et que les eaux ont balayé un quart de la ville côtière de Derna.

Des piétons traversent une route par une chaude journée alors qu’une alerte orange à la canicule a été lancée à Pékin, en Chine, le 16 juin 2023 (REUTERS/Florence Lo/File Photo)

Mais aujourd’hui, peu importe où l’on regarde. Même l’Australie vient de connaître l’hiver le plus chaud de son histoire et des incendies de printemps potentiellement « catastrophiques » s’installent dans la région. Il semble ben que, quels que soient les extrêmes du moment, l’avenir nous réserve des conditions bien pires encore.

Dans ce contexte, il convient de prendre en considération le fait que les deux plus grands émetteurs de carbone de la planète, la Chine et les États-Unis, désormais tout à fait conscients de ce qu’ils sont en train de faire, semblent tout à fait incapables ne serait-ce que d’imaginer travailler ensemble de quelque manière que ce soit pour faire face à une catastrophe qui pourrait s’avérer, dans les décennies à venir, l’équivalent, au ralenti, d’une guerre nucléaire.

La nouvelle guerre chaude

Alors, une nouvelle guerre froide ? Inutile de compter là dessus. Honnêtement, comment pourrait-on parler d’une nouvelle guerre froide sans se voiler la face alors que ce qui est à l’ordre du jours, c’est une planète confrontée à une guerre de plus en plus chaude contre la nature - et où on fait bien trop peu de choses.

Pendant ce temps, la guerre chaude en Ukraine ne fait que se détériorer, les militaires russes et ukrainiens émettant toujours plus de carbone, ce qui, en fin de compte, est le propre des militaires. Après tout, l’armée américaine est le plus grand émetteur institutionnel de gaz à effet de serre de la planète, plus important que certains pays.

Le fait que le président engagé dans une nouvelle guerre froide contre la Chine apparaisse comme un flambeau de la raison face à la folie climatique des Républicains est un douloureux constat sur le monde dans lequel nous vivons.

Au moins, il a pris certaines mesures indispensables pour freiner l’emploi des combustibles fossiles, contrairement à son prédécesseur.

Dans un monde qui se réchauffe de mois en mois, la raison voudrait - ou du moins devrait - inciter les deux plus grands émetteurs de carbone de la planète à démilitariser leurs relations et à former une alliance pour relever le plus grand défi auquel l’humanité ait jamais été confrontée.

Sans cela, la naissance et la chute des grandes puissances pourraient elles-mêmes appartenir au passé. Mais, rares sont les responsables politiques américains qui sont prêts à aller dans ce sens.

Sur une planète qui brûle plus vite que prévu - et où, quel que soit le point de vue adopté, l’humanité dépasse certaines des limites fixées pour sa propre survie - n’est-il pas temps de se recentrer sur la nouvelle guerre chaude (qui n’est pas celle d’Ukraine) qui prend en étau cette planète ?

Des Australiens profitent du soleil sur la plage de Coogee à Sydney le 19 sept 2023 [Dan Himbrechts/EPA].

N’est-il pas temps pour les dirigeants américains et chinois d’arrêter les postures guerrières et de faire front ensemble face à un monde désespérément menacé, pour le bien, ne serait-ce, que de tous nos enfants et petits-enfants qui méritent bien mieux que cette planète dont nous sommes en train de faire grimper la température d’une manière aussi rapide et dévastatrice ?

Copyright 2023 Tom Engelhardt

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