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Traduction d’AID pour Les-crises.fr n° 2024-059

De la crise climatique à la polycrise 2ème partie

Par Richard Heinberg, traduction par Jocelyne Le Boulicaut

jeudi 6 juin 2024, par JMT

De la crise climatique à la polycrise 2ème partie

Le 13 mai 2024 par Richard Heinberg, publié à l’origine par World Literature Today

Richard est Senior Fellow du Post Carbon Institute. On le considère comme l’un des plus fervents défenseurs de l’abandon de notre dépendance actuelle aux combustibles fossiles. Il est l’auteur de quatorze livres, dont certains sont des ouvrages de référence sur la crise actuelle de la société en matière d’énergie et de durabilité environnementale. Il est l’auteur de centaines d’essais et d’articles parus dans des revues telles que Nature et le Wall Street Journal ; il a donné des centaines de conférences sur les questions énergétiques et climatiques devant des publics répartis sur les six continents ; il a été cité et interviewé un nombre incalculable de fois dans la presse écrite, à la télévision et à la radio. Sa lettre mensuelle MuseLetter est publiée depuis 1992. Biographie complète sur www.postcarbon.org

Le thon rouge de l’Atlantique, ici en train de se nourrir d’un banc de harengs, a été repoussé dans des couches d’eau plus étroites en raison de la diminution de l’oxygène (Marko Steffensen / Alamy Stock Photo)

Pourquoi ne parvenons-nous pas à réduire ou à gérer ces risques qui se multiplient ?
À mesure que les crises s’empilent les unes sur les autres, la société a de plus en plus de mal à faire face à chacune d’entre elles de manière adéquate. À elle seule, la lutte contre le changement climatique nécessitera le remplacement des infrastructures mondiales, ce qui coûtera plus de cent mille milliards de dollars .

Mais il est difficile pour les décideurs politiques d’accorder suffisamment d’attention à l’atténuation du changement climatique et à l’adaptation à ses effets lorsqu’ils doivent également faire face à des guerres en Europe et au Moyen-Orient, à la pandémie de Covid, à la polarisation politique et à la menace récurrente d’une crise économique.

Les ressources - et il ne s’agit pas seulement d’argent, mais aussi des compétences et de la disponibilité des dirigeants - sont extrêmement limitées. En outre, alors que la menace du changement climatique est sérieuse, le fait d’y consacrer davantage d’efforts empêche de consacrer des fonds et du temps à d’autres problèmes environnementaux tels que l’épuisement de l’eau douce et de la couche arable ou la prolifération des produits chimiques toxiques.

Pourtant, ces évolutions sont également susceptibles de mettre la civilisation à genoux. Par ailleurs, les différentes crises interagissent de telle sorte qu’il est de plus en plus difficile de s’attaquer à chacune d’entre elles de manière isolée.

Par exemple, la lutte contre le changement climatique exige que les nations construisent d’énormes quantités de nouvelles infrastructures d’énergie renouvelable. Ce qui implique une augmentation de la production de minéraux tels que le cuivre, le lithium, le nickel, le cobalt et les terres rares.

Les mines doivent donc être agrandies ou créées, souvent dans des endroits où la pollution qui en résulte aura un impact sur les communautés à faible revenu exacerbant ainsi les inégalités économiques ou où l’habitat de la faune et de la flore sera dégradé.

Le consensus en faveur d’une action ambitieuse pour résoudre un problème environnemental tel que le changement climatique sera également difficile à atteindre dans un contexte de polarisation politique (alimentée par des inégalités économiques croissantes) et avec la prolifération de l’IA et des algorithmes des médias sociaux.

La lutte contre le changement climatique est déjà mise en échec par un déni largement répandu alimenté par les « fake news », qui sont en passe de devenir beaucoup plus sophistiquées.

Enfin, le problème d’échelle complique les solutions. C’est une chose de résoudre un problème en laboratoire, mais c’en est une autre d’appliquer la solution à plus grande échelle.

Par exemple, les chercheurs ont identifié plusieurs voies vers une aviation sans émissions, mais pour réorganiser une industrie mondiale évaluée à près de mille milliards de dollars et comprenant environ trente mille avions commerciaux, il faudra du temps et des investissements massifs, et en outre, les carburants de remplacement peuvent avoir un coût bien plus élevé à long terme).

À petite échelle, l’épuisement des ressources et la pollution toxique sont des problèmes gérables ; après tout, cela fait des millénaires que les sociétés extraient des métaux et créent de la pollution locale.

C’est l’ampleur énorme et sans cesse croissante de l’extraction des ressources et du déversement des déchets qui met en péril des écosystèmes entiers.

Manifestation dans le cadre de la campagne « Stop Killer Robots » devant la porte de Brandebourg à Berlin, le 21 mars 2019 (Wolfgang Kumm/DPA/AFP Via Getty Images)

La société moderne, machine à générer risques et crises
La polycrise mondiale n’est pas seulement le résultat d’une convergence malheureuse de plusieurs phénomènes négatifs distincts. Le changement climatique, l’épuisement des ressources, la pollution toxique et d’autres facettes de la polycrise sont directement ou indirectement enracinés dans un phénomène unique : la dépendance de la société aux combustibles fossiles.

La ressource clé de l’humanité est l’énergie. En adoptant le charbon, le pétrole et le gaz naturel, nous avons enregistré une croissance mondiale rapide et sans précédent de la consommation et de la population au cours des dernières décennies (d’où le problème d’échelle évoqué plus haut).

La combustion des combustibles fossiles libère du CO2 et entraîne le changement climatique. Le carburant utilisé pour l’exploitation minière, la pêche et la sylviculture a considérablement amplifié l’extraction de matières premières, y compris l’uranium pour les armes nucléaires.

Les combustibles fossiles fournissent également les matières premières nécessaires à la fabrication de la plupart des produits chimiques toxiques.

Si les combustibles fossiles fournissent tant d’énergie, et engendrent donc tant de bénéfices (bien qu’ils imposent également des coûts), pourquoi l’humanité n’a-t-elle commencé à les utiliser qu’au cours des deux derniers siècles ?

La révolution industrielle alimentée par les combustibles fossiles a eu besoin de certaines inventions préalables (notamment la métallurgie, les moteurs, les canalisations et les engrenages), de sorte qu’elle n’aurait pas pu matériellement avoir lieu, par exemple, dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs.

Mais en plus du savoir-faire technique, certains aménagements sociaux étaient nécessaires. Ce constat découle des modalités qui ont marqués l’apparition des révolutions industrielles alimentées par des combustibles fossiles.

L’histoire de l’humanité n’en a connu que deux : en Chine, il y a mille ans, et en Grande-Bretagne, au dix-huitième siècle.

En Chine, l’industrialisation a été délibérément suspendue par l’aristocratie traditionnelle, qui y voyait une menace pour le maintien de sa domination.

Il n’en a pas été de même en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle, dans la mesure où l’aristocratie britannique avait déjà été éclipsée par une classe marchande enrichie par le colonialisme.

Dans les deux cas, le charbon a été le premier combustible industriel. Et dans les deux cas, son extraction et son utilisation ont été encouragées par la propriété privée des ressources naturelles et la protection juridique des investisseurs dans les entreprises commerciales.

Des migrants passent devant une chapelle après avoir traversé la Croatie, à Rigonce, près d’un poste frontière entre la Croatie et la Slovénie (Photo Darko Bantic)

Ces similitudes historiques laissent penser que le capitalisme, du moins sous une forme rudimentaire, était une condition préalable à la généralisation de l’utilisation des combustibles fossiles. Une fois le capitalisme et les combustibles fossiles installés, la société est devenue une machine à générer des risques et des crises.

La propriété foncière privée légitimait l’extraction des ressources, que les combustibles fossiles rendaient possible à plus grande échelle grâce à des équipements d’exploitation minière, de pêche et de sylviculture à moteur.

Les mécanismes de protections des investisseurs ont permis de produire et de déverser des déchets à une échelle industrielle.

Avec les moyens (les combustibles fossiles) et la logique (le capitalisme), l’expansion économique s’est accélérée, ce qui a eu pour effet secondaire de contaminer des pans entiers de la nature avec des déchets toxiques.

Même les pays non capitalistes ont été contraints de rivaliser pour maximiser la croissance de l’extraction des ressources et de la fabrication (et, par conséquent, du déversement des déchets), sous peine d’être distancés.

Dès que les effets secondaires inhérents à la croissance de l’activité économique sont devenus évidents, les nations se sont efforcées de réduire l’impact sur l’environnement par le biais de mesures d’efficacité et de substitution.

Ces efforts ont parfois été couronnés de succès (l’humanité a considérablement réduit la destruction de la couche d’ozone atmosphérique en éliminant progressivement les chlorofluorocarbones et en les remplaçant par d’autres produits chimiques), mais dans la majeure partie des cas, les problèmes continuent de s’envenimer et de s’aggraver, comme en témoigne le changement climatique.

La machine à générer des crises et des risques tend également à exacerber les problèmes sociaux : dans la mesure où les propriétaires des secteurs capitalistes retirent des bénéfices de leurs entreprises, les inégalités économiques au sein des sociétés tendent à s’accroître, à moins que les profits ne soient redistribués par le biais de programmes de taxation et de dépenses publiques.

Cependant, au fil du temps, les capitalistes trouvent des moyens de s’emparer des gouvernements par le biais du lobbying exercé par des avocats et des sociétés de relations publiques, et en faisant des dons pour financer les campagnes électorales de politiciens favorables aux entreprises.

La croissance économique alimentée par les combustibles fossiles ne fait qu’accélérer le transfert des richesses vers les capitalistes, ce qui oblige les gouvernements à redoubler d’efforts pour empêcher les inégalités d’atteindre des niveaux qui finissent par saper la gouvernance elle-même.

Une fois que la machine à générer des risques et des crises est en marche, il devient de plus en plus difficile de l’arrêter, car les activités qui génèrent des risques et des crises sont aussi celles qui génèrent des bénéfices à court terme pour la société, et en particulier pour les puissants et les institutions, en termes d’emplois, de profits et de production.

Débrancher la machine - par exemple, en contractant l’économie afin de réduire les émissions de CO2 - constituerait en soi une crise pour la société.

La voie à suivre
La polycrise exige que nous changions fondamentalement notre façon de penser. Aujourd’hui, les décideurs politiques ont tendance à considérer le changement climatique comme un problème de pollution qui serait isolé d’autres tendances en spirale.

Ils se tournent donc vers des solutions qui aggravent d’autres problèmes : des technologies d’énergie renouvelable qui épuisent les ressources et détruisent l’habitat, des technologies de capture du carbone qui nécessitent de grandes quantités d’énergie ou des technologies d’intelligence artificielle qui accroissent les inégalités .

La polycrise exige que nous changions fondamentalement notre façon de penser.
Connaître notre ennemi - la polycrise - exige que nous comprenions mieux les systèmes naturels et humains et les liens entre les problèmes, et que nous analysions les hypothèses qui les sous-tendent.

Certaines de celles-ci sont largement considérées comme allant de soi, telles les justifications de la propriété privée des ressources naturelles. Parallèlement, la problématique liée à l’échelle nous oblige à remettre en question notre obsession quasi-universelle pour la croissance économique.

Il n’y a pas de solutions faciles, car la polycrise n’est pas un problème facile. Le temps presse et il se peut que la seule façon d’avancer soit de sacrifier une part importante de notre richesse, de notre domination ou de notre confort.

Mais si nous voulons sortir de l’impasse dans laquelle nous nous sommes enfermés en tant qu’êtres humains, nous devons commencer par nous connaître nous-mêmes. Nous sommes des primates intelligents, dotés du langage, d’un caractère ultra social, et capables de fabriquer des outils, et nous sommes récemment tombés sur une manne en matière d’énergie.

Nous avons accompli des merveilles. Mais nous sommes aussi devenus notre pire ennemi. Pour survivre collectivement, nous devrons mettre de côté notre orgueil et accepter les limites environnementales et sociales.

Note de la rédaction : Sur la chaîne YouTube de WLT vous pourrez écouter un échange entre Heinberg et Rob Vollmar, rédacteur en chef de la revue de livres de WLT.

Crédit photo Teaser : Photo by Ella Ivanescu / Unsplash.com

Richard Heinberg

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