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53 ème Chronique de la Macronésie

CM53- Etats-Unis/Europe : Donald Trump a ouvert les hostilités

par Dr Bruno Bourgeon, président d’AID

mardi 5 juin 2018, par JMT

Ca c’est le scoop : les USA trumpiens nous ont déclaré la guerre commerciale ! Il fallait bien un économiste pour s’en apercevoir. Sauf que les USA n’ont jamais cessé depuis leur naissance d’être en guerre avec les autres et même avec eux-mêmes (en ayant ainsi inventé la première guerre moderne basée sur la puissance industrielle et les chemins de fer). Et depuis le XXè siècle cela s’est intensifié, uniquement en opérations extérieures, ce qui a généralement l’avantage de dévaster le territoire ennemi et de faire des affaires ensuite pour le reconstruire.

Restant dans l’esprit de la "guerre totale ou absolue" de Von Clausewitz, je dirais que chez eux le commerce, la finance, la diplomatie et les opérations militaires ne sont que la poursuite de la guerre par divers moyens ayant chacun leurs forces et leurs faiblesses,leurs avantages et leurs inconvénients, et que le meilleur stratège est celui qui réussit à combiner au mieux tous ces facteurs.

Après le célèbre Prussien, je me réfèrerai à un célèbre "Florentin".... Si vous avez pensé à Nicolas Macchiavel vous avez...perdu. Je pensais au président qui a gouverné le plus longtemps le peuple français, François Mitterrand, qui, au crépuscule de son second mandat et de sa vie a confié en forme de testament politique dans un livre d’entretien avec Georges-Marc Benamou "Le Dernier Mitterrand", quelque chose que tout le monde devrait savoir mais que chacun cache soigneusement : « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort. » . Ah qu’il était doux le temps de la guerre froide où on pouvait espérer que l’URSS calme un peu les ardeurs étatsuniennes... et pas l’inverse !

Et la Macronésie dans tout celà ? est-ce déjà le temps de tirer sur les ambulances ? :-) Car malgré Versailles et les petits plats dans les grands, malgré les embrassades de Washington et le look de Brigitte,Trump a joué l’éléphant dans le magasin de porcelaines, tant sur le dossier iranien (ce qui peut créer de fortes pertes économiques aux européens) que sur le commerce direct avec l’Europe (dossier brûlant depuis mars dernier) qui va se défendre en taxant les cranberries :-).

Etats-Unis/Europe : Donald Trump a ouvert les hostilités

La guerre commerciale a débuté. Après moult démonstrations de menaces et reports, Donald Trump a mis sa décision à exécution. La hausse des droits de douane sur l’acier et l’aluminium européens importés aux Etats-Unis est effective depuis le 1er juin.

Cependant la politique du président américain ne bénéficiera pas à ses électeurs : si le coût de l’acier importé aux USA augmente de 25% (10% pour l’aluminium), les voitures américaines vont enchérir, donc elles auront plus de mal à se vendre en Europe ou ailleurs. De plus, si l’Europe prend des mesures de rétorsion, d’autres secteurs américains seront en difficulté.

La question à laquelle Donald Trump répond mal se pose avec force : la remise en cause de la mondialisation. Cette mondialisation libérale, déjà rejetée par une majorité de Français en 2005 lors du non à la Constitution européenne. C’est contre elle que viennent de voter les électeurs italiens.

Des chercheurs du FMI reconnaissent aujourd’hui dans un rapport une perte de confiance due aux dislocations de l’économie mondialisante. "De nombreuses personnes pensent que la mondialisation n’a pas donné lieu à des résultats justes", écrivent les auteurs de ce rapport qui ne mâchent pas leurs mots, estimant que "les dirigeants et ceux qui bénéficient le plus de la mondialisation sont irresponsables".

L’UE se présente comme... un "héraut du libre-échange". Aux yeux de l’économiste belge André Sapir, du think tank Bruegel, "notre politique commerciale est un succès puisqu’elle réussit à avancer malgré la diversité des États membres. Elle reste un pilier de la politique extérieure de Bruxelles". De même, Cécilia Malmström, la commissaire européenne au Commerce, estime que, en multipliant les traités, "nous voulons prendre le leadership du libre-échange et du multilatéralisme".

Or aucun pays ne s’est développé grâce au libre-échange. Tous ont bâti leur industrie sur des barrières protectionnistes, que ce soit le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Allemagne, le Japon, et, bien entendu, la Chine. Pour Ha-Joon Chang, professeur à Cambridge, tous les épisodes de développement réussis ont commencé par du protectionnisme. Imposer le libre-échange à l’Afrique a bloqué la réussite du continent.

Dani Rodrik démontre depuis des années que le succès des pays asiatiques, qui contraste avec l’échec de l’Amérique latine, tient à la façon dont ils ont mis leur état interventionniste au service du développement. Enfin, Sapir et Malmström négligent les perdants du libre-échange, pour qui rien n’est fait. Même les manuels d’économie en conviennent : lorsqu’on ouvre les frontières, des biens importés moins chers affluent, et des milliers de gens, qui travaillent dans les usines moins compétitives, perdent leur emploi.

Selon les libéraux, les gains de pouvoir d’achat acquis par les consommateurs permettent de compenser les perdants, à qui on versera des allocations chômage et pour qui on financera des formations. Mais il faut un État pour organiser cette redistribution, ce qui contredit le message libéral. Un simple voyage dans les Hauts de France convaincra que cette redistribution n’a pas lieu.

Encourager le libre-échange conduit in fine à des aberrations écologiques. Un exemple ? Les gigantesques porte-conteneurs pouvant dépasser les 150000 tonnes en pleine charge, qui acheminent plus de 90% des marchandises de la planète, génèrent une pollution catastrophique. Ces navires utilisent du fuel lourd, et émettent des quantités sidérantes d’oxyde de soufre, les 15 plus gros navires répandant à eux seuls plus de soufre que toutes les voitures sur la planète. Or ces émissions sont responsables du décès de 60000 personnes en Europe chaque année.

L’UE a raison de défendre le multilatéralisme face aux décisions de Trump. Mais elle fait fausse route à vouloir signer de nouveaux accords de libre-échange, aux conséquences écologiques et sociales néfastes. Elle doit se mettre à jour, et mettre le commerce au service de la planète et des populations. Faute de quoi, qui peut dire jusqu’où ira le rejet des politiques et des partis politiques ? Et ce ne sera pas que de la faute de Donald Trump.

Dr Bruno Bourgeon, président d’AID
D’après Alternatives Economiques

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PUBLICATION DANS LES MEDIAS LOCAUX

* Courrier des lecteurs de Zinfos974 du Mercredi 6 Juin 2018 - 11:45

* Courrier des lecteurs dans Le Quotidien de la Réunion du

Commerce Etats-Unis/Europe : Donald Trump a ouvert les hostilités

Gilles Raveaud 04/06/2018

La guerre commerciale est vraiment déclarée. Après moult démonstrations de force, menaces et reports, Donald Trump a mis sa décision à exécution. La hausse des droits de douane sur l’acier et l’aluminium européens importés aux Etats-Unis est effective depuis le 1er juin.

Pour autant, la politique du président américain ne bénéficiera pas à ses électeurs. En effet, si le coût de l’acier importé aux Etats-Unis augmente à hauteur de 25 % (10 % pour l’aluminium), les voitures américaines vont devenir plus chères à produire, et donc elles auront plus de mal à se vendre en Europe ou ailleurs. De plus, si l’Europe prend des mesures de rétorsion, ce qu’elle a promis de faire, d’autres secteurs américains, et donc les salariés qui y travaillent, seront en difficulté. Une équation qu’explique fort bien l’économiste Paul Krugman, expert en matière de commerce international.

Mais il est tout aussi évident que la question à laquelle Donald Trump répond mal se pose avec une grande force : il s’agit de la remise en cause de la mondialisation. C’est déjà la mondialisation libérale, et sa traduction européenne, qui avait été rejetée par une majorité des Français en 2005 lors du « non » à la Constitution européenne. C’est contre elle que viennent de voter les électeurs italiens, et tant d’autres.

Même des chercheurs du FMI reconnaissent aujourd’hui dans un rapport une forte perte de confiance due aux « dislocations qui se sont produites dans notre économie mondiale interconnectée ». « De nombreuses personnes pensent que la mondialisation n’a pas donné lieu à des résultats justes », écrivent encore les auteurs de ce rapport qui ne mâchent pas leurs mots, estimant que « les dirigeants et ceux qui bénéficient le plus de la mondialisation sont irresponsables ».

Or que fait l’UE face à cela ? Elle se présente comme... un « héraut du libre-échange ». Un choix considéré comme la meilleure politique possible. Ainsi, aux yeux de l’économiste belge André Sapir, du think tank Bruegel, « notre politique commerciale est un succès puisqu’elle réussit à avancer malgré la diversité des Etats membres. Elle reste un pilier de la politique extérieure de Bruxelles ».

De la même façon, Cecilia Malmström, la commissaire européenne au Commerce, estime que, en multipliant les traités, « nous voulons prendre le leadership du libre-échange et du multilatéralisme. »

Mais ce que semblent ignorer aussi bien André Sapir que Cécilia Malmström, c’est qu’aucun pays ne s’est développé grâce au libre-échange. Tous ont bâti leur industrie derrière de sérieuses barrières protectionnistes, que ce soit le Royaume-Uni, les Etats-Unis, l’Allemagne, le Japon, et, bien entendu, la Chine aujourd’hui.

Ainsi, comme l’explique Ha-Joon Chang, professeur à l’université de Cambridge, tous les épisodes de développement réussis ont commencé par du protectionnisme. Imposer le libre-échange à l’Afrique par exemple a contribué à bloquer la réussite du continent.

De la même façon, l’économiste Dani Rodrik ne cesse de démontrer depuis des années que le succès des pays asiatiques, qui contraste notamment avec l’échec des pays d’Amérique latine, tient à la façon dont ils ont mis leur Etat, très interventionniste, au service du développement (voir cette recension de son ouvrage de 2007, One economics, many recipes).

De plus, André Sapir et Cécilia Malmström ne considèrent pas que le libre-échange fasse des perdants, pour qui rien n’est fait. Or même les études et les manuels d’économie les plus libéraux en conviennent : lorsqu’on ouvre les frontières, des biens importés moins chers que ceux produits localement affluent, et des milliers de gens, qui travaillaient dans les usines locales désormais moins compétitives, perdent leur emploi.

Selon les libéraux, les gains de pouvoir d’achat acquis par l’ensemble des consommateurs permettent, en théorie, de « compenser » les perdants, à qui on versera des allocations chômage et pour qui on financera des formations. Mais il faut alors un Etat pour organiser cette redistribution, ce qui contredit le message libéral. Et un simple voyage dans le Nord de la France convaincra quiconque que cette redistribution n’a pas eu lieu.
Impératif écologique

Enfin, encourager le développement du libre-échange conduit à des aberrations écologiques. Pour ne prendre que cet exemple, les gigantesques porte-conteneurs, qui peuvent mesurer en longueur la taille d’une Tour Eiffel et dépasser les 150 000 tonnes en pleine charge, et qui acheminent plus de 90% des marchandises de la planète, génèrent une pollution catastrophique.

En effet, comme le rappelle France Nature Environnement, ces navires utilisent essentiellement comme carburant du fioul lourd, et émettent des quantités sidérantes d’oxyde de soufre, les 15 plus gros navires répandant à eux seuls, plus de soufre que toutes les voitures en circulation sur la planète.

Or ces émissions seraient responsables du décès prématuré de 60 000 personnes en Europe chaque année.

L’UE a raison de défendre le multilatéralisme face aux décisions unilatérales de Trump. Mais elle fait fausse route à vouloir signer de nouveaux accords de libre-échanges, aux conséquences écologiques et sociales néfastes.

Face à la terrifiante remise en cause des élites à laquelle nous assistons, il serait temps que l’UE fasse son aggiornamento, et mette le commerce au service de la planète et des populations, plutôt que d’en faire une fin en soi. Sinon, personne ne peut dire jusqu’où ira le rejet de ses politiques et des partis politiques traditionnels. Et ce ne sera pas que de la faute de Donald Trump.

Gilles Raveaud est maître de conférences en économie à l’Institut d’Etudes Européennes de l’université Paris 8 Saint-Denis.

Soyez égoïste : lisez Alter Eco

04/06/2018 Le blog de Gilles Raveaud

Gilles Raveaud Maître de conférences en économie à l’Institut d’Etudes Européennes de l’université Paris 8 Saint-Denis, Gilles Raveaud est l’auteur de plusieurs ouvrages : « Bernard Maris expliqué à ceux qui ne comprennent rien à l’économie » (Les Echappés, 2017) ; « J’ai jamais rien compris à l’économie, mais ça je comprends » (Tana éditions, 2015) ; et « La dispute des économistes » (Le Bord de l’eau, 2013). Il a contribué aux ouvrages collectifs « Petit bréviaire des idées reçues en économie » (La Découverte, 2004) et « Douze économistes contre le projet de constitution européenne » (L’Harmattan, 2005).

Nous entrons dans une période très dangereuse. Les grandes voix de la Libération se sont presque toutes éteintes. Les auteurs critiques des années 1970 en sociologie ou en économie sont à la retraite.

Et derrière eux, si, nous les sociologues et économistes progressistes, nous sommes quelques-uns à lutter de toutes nos forces, nous ne sommes qu’une poignée, nous ne faisons pas le poids à l’université.

Aucune ou aucun d’entre nous ou presque est Directrice ou Directeur de recherche au CNRS, Directrice ou Directeur d’un laboratoire universitaire prestigieux, sans parler d’être Professeur-e au Collège de France.

Dans les lieux où la pensée se fabrique, où les auteurs sont lus, où les jeunes rédigent leur thèse, nous sommes terriblement mis en minorité.

Par exemple, pour ne citer que mon cas, je préfère enseigner dans un Institut pluridisciplinaire plutôt que dans un département d’économie, mais cela m’empêche de former des doctorants, puisque mes étudiant-e-s n’ont pas fait un cursus d’économie, et ne se destinent pas à une carrière de chercheuse ou de chercheur.

Je ne vais donc former aucun-e économiste défendant mes idées, de toute ma vie.

Autrement dit, la pensée marxiste et keynésienne est en train, peu à peu, de disparaître des facs d’économie, recrutement après recrutement. Et la plus importante de toutes les pensées pour notre avenir, la pensée écologique, n’y a pour ainsi dire jamais été présente. Et je ne vois pas comment elle pourrait s’y installer, étant donné l’étroitesse d’esprit de mes chers collègues.

Tout cela pour dire que, même dans des lieux protégés de la pression commerciale, comme l’université publique française, des idées peuvent mourir, sous le simple poids de l’ignorance, de l’idéologie, et de la recherche par chacun de son intérêt bien compris.

C’est même une évidence. Les idées naissent, se combattent, se renouvellent, meurent. Il est logique que les sociétés humaines ne pensent pas de la même façon durant des siècles.

Seulement ces idées-là, c’est toute ma vie. J’y consacre toute mon énergie, et les voir aussi peu reconnues, autant marginalisées, moquées, voire complètement ignorées par des crétins sans culture ni réflexion politique, cela me brise le coeur.

Nous devons donc faire très attention.

Notre économie mixte, cette merveille qui concilie si bien les avantages du privé et ceux du public, est plus que menacée. Le tout-marché a gagné les esprits, jusque dans l’administration, dans une paradoxale haine d’elle-même.

Il n’existe plus de force intellectuelle ou sociale suffisante pour défendre les services publics, comme en attestent nos reculs, à l’école, à l’hôpital, à la SNCF...

Alors il faut essayer de préserver le peu que nous avons. Et dans ce petit peu, il y a la merveilleuse communauté d’Alternatives Economiques, un tout petit groupe en fait, quelques personnes qui, ensemble, ont cette chance : écrire un journal.

Mettre ensemble des informations, provoquer la réflexion, organiser le dialogue... Quel plus beau métier ? De l’extérieur, on a l’impression qu’Alternatives Economiques est fort, parce qu’il est là depuis plus de 30 ans, parce qu’il est dans tous les kiosques, parce qu’on le connaît sans même le lire...

Mais c’est une funeste erreur. Produire de l’information de qualité coûte cher. L’aspect tragique d’Internet, c’est de donner l’impression que l’on peut s’informer gratuitement. Mais l’INSEE (et son site incompréhensible) et Google ne suffisent pas.

Pour penser, il faut lire des penseurs, des gens qui en savent plus et mieux que nous.

Je ne serai jamais devenu celui que je suis sans Christian Chavagneux, Guillaume Duval, Philippe Frémeaux et Denis Clerc. Ces "mâles blancs" ont ouvert la voie avant d’être rejoints par des jeunes, et même, chose incroyable en économie, des femmes, enfin plus nombreuses à Alter Eco.

Je le dis, j’ai beau avoir 20 ans d’études d’économie derrière moi, j’ai beau bouffer de l’économie tous les jours de la sainte semaine, je suis surpris de tout ce que j’apprends sur le site d’Alter Eco ou dans le magazine (que c’est bon le papier !).

Oui des fois je voudrais plus de reportages de terrain, plus de débats avec des "décroissantistes" ou des libéraux, bien sûr je ne suis jamais complètement satisfait, je n’ai pas oublié d’être un Français râleur, mais, pour écrire moi-même dans Alter Eco, je sais à quel point l’art de l’écriture est difficile et la critique facile.

Alter Eco correspond à l’ADN de la société française, attachée aux services publics, à une limitation des inégalités, et, maintenant, à la protection de l’environnement.

Or ces idées sont extrêmement minoritaires dans la presse. Faites-le tour des titres en présence, et vous vous en rendrez compte très rapidement.

Alter Eco devrait être un grand media vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, tant il défend ce que nous souhaitons au plus profond de nous pour nous-mêmes et nos enfants, c’est-à-dire une société pacifiée, une économie où chacun a sa chance, un pays où chacun peut mener une honnête vie d’homme ou de femme, créer, sans être écrasé, humilié, exploité, marginalisé.

Lisez Alternatives Economiques, vous verrez.

Mais ne tardez pas.

Les hommes d’Etat français sans illusion à l’égard de l’allié américain

Robin Verner — 25 juin 2015 à 9h56 — mis à jour le 25 juin 2015 à 10h50 Slate.fr
Les personnalités politiques françaises ont eu des mots parfois féroces concernant l’ingérence américaine dans les affaires hexagonales.

De Gaulle et Johnson aux funérailles d’Adenauer en 1967/a> Archives allemandes via Wikimedia CC License by

Il y en a un qui n’aurait pas été surpris d’apprendre qu’il était mis sur écoute par la National Security Agency (NSA) américaine, c’est le président François Mitterrand. Au crépuscule de son ultime mandat, il confiait à Georges-Marc Benhamou une observation que le journaliste retranscrirait dans son livre Le dernier Mitterrand :

« La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort. »

Bien que le premier président socialiste de la Ve République ait toujours traîné une réputation d’atlantiste, des missiles Pershing en Europe à l’engagement français dans la guerre du Golfe, il a souvent eu la dent assez dure pour mordre en plein dans la politique américaine. En 1983, énervé par la flambée du dollar et la hausse des taux d’intérêts américains, il s’en prend à la Maison-Blanche : « Les États-Unis nous font payer leur chômage et leur déficit. C’est nous qui permettons à Reagan de continuer une politique qui nous écrase »

Longtemps avant les révélations récentes de Libération et Médiapart, l’ingérence américaine dans la politique hexagonale était déjà un motif récurrent de conflit entre les deux exécutifs. Mitterrand n’a pas été le seul homme d’Etat à jouer sur ce thème mais il a été un des plus féroces. De quoi méditer cette citation de l’indéboulonnable secrétaire d’Etat américain, Henry Kissinger : « Mitterrand a été un très bon allié, le meilleur de tous les présidents français ».

Le précédent Pasqua

Les années Mitterrand se terminent petitement dans l’ère du Premier ministre Edouard Balladur. Quelques évènements viennent cependant secouer les relations franco-américaines durant la cohabitation balladurienne. Parmi ceux-ci, un coup de sang du ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, résonne comme le parfait précédent du scandale d’espionnage que connait la scène politique aujourd’hui.

En 1995, le bureau parisien de la CIA est engagé dans une opération visant à recueillir des informations secrètes permettant d’y voir plus clair dans la stratégie commerciale du pays de Colbert. Un de ses agents a réussi à trouver une source au sein de l’entourage le plus proche du résident de Matignon. L’affaire sera fructueuse, pense-t-on, même si l’ambassadrice Pamela Harriman n’aime pas l’idée de regarder par-dessus l’épaule, et de fouiller dans les tiroirs d’un allié. Seulement, la place Beauvau est au courant des menées de l’agent de la CIA depuis au moins trois ans.

N’y tenant plus, Pasqua s’entretient le 26 janvier avec Pamela Harriman et lui dit que cinq agents de la CIA, dont Richard Holm le chef de l’Agence à Paris, seront expulsés du territoire. Au moins, la diplomatie américaine veut croire que le camouflet restera confidentiel, confiné aux discussions des chancelleries et services secrets. Le ministre de l’Intérieur en décide autrement puisque le 22 février, il s’assure que la presse française apprenne l’indiscrétion de l’Agence américaine en même temps que l’exil forcé et soudain des imprudents fautifs.

On n’est qu’à deux mois du premier tour de l’élection présidentielle et l’idée de faire passer le candidat Balladur pour un personnage inflexible face au puissant partenaire transatlantique ne compte sans doute pas pour rien dans l’esprit de Charles Pasqua. La manœuvre est désastreuse pour l’image internationale des Etats-Unis et vaine pour le camp du premier ministre qui arrive en troisième position au scrutin du 23 avril derrière Lionel Jospin et son ancien ami Jacques Chirac.

La méfiance gaulliste

Quand on songe aux tensions diplomatiques entre les Etats-Unis et les personnages politiques français, comment oublier l’opposition de Jacques Chirac, secondé à l’ONU par son ministre Dominique de Villepin, à la guerre en Irak ? Soucieux de l’indépendance nationale davantage que va-t-en-guerre, Chirac refuse en effet d’engager les forces françaises dans les sables irakiens. C’est en 2006, donc trois ans après cette opposition de fond doublée d’une brouille, que Jacques Chirac est mis sur écoute par la NSA, rapportent les documents révélés ces jours-ci.

Mais Jacques Chirac était connu des services bien avant. Ses débuts en tant que Premier ministre sont commentés dans des câbles américains rédigés en 1974 mais publiés par Wikileaks en 2013. On n’y apprend d’abord pas grand-chose car l’ancien collaborateur de Georges Pompidou, devenu Premier-ministre de Giscard d’Estaing après avoir contribué à savonner la planche à Jacques Chaban-Delmas, est décrit comme un être doté d’un « remarquable opportunisme politique ».

Finement observé mais pas très surprenant. Ce qui l’est davantage, en revanche, c’est la manière dont la personnalité chiraquienne est considérée par l’ambassadeur américain John N. Irwin II dans les années 70. L’ex-énarque est portraituré en « jeune technocrate brillant à qui il manque une touche d’humanité » auquel un de ses conseillers aurait recommandé de « regarder ses interlocuteurs dans les yeux et de ne pas donner toujours l’impression d’avoir mieux à faire ». L’anecdote cadre mal avec l’homme de la tête de veau et des grands sourires béats au Salon de l’Agriculture.

Comme Slate le rapportait par ailleurs, le général De Gaulle lui-même a dû passer par le radar de la surveillance américaine. Qu’il en ait eu connaissance ou non a peu d’importance tant le vieil officier élu chef de l’Etat ne se faisait pas d’illusion au sujet de son allié des années de guerre. En 1959, il a devant Malraux, à propos de la situation latino-américaine, une formule qui semble dépasser la seule situation géopolitique à Cuba ou au sud du Mexique et que son ministre de la Culture va diffuser : « Nous ne pouvons admettre une colonisation de l’esprit par les Etats-Unis et l’URSS ».

La guerre froide a pris fin avec l’Union soviétique et il serait outrancier de dire que les Etats-Unis ont colonisé l’esprit ou les esprits de nos chefs d’Etat. Les Américains ont préféré leurs lignes téléphoniques.

VIDEO

* Gilles Raveaud - La dispute des économistes
Ajoutée le 27 mai 2014

Entretien avec Gilles Raveaud autour de son livre, la dispute des économistes et de l’économie en général.

* Le Promeneur du Champ de Mars

LIENS

*Histoire militaire des Etats-Unis par Wikipédia

* Interventions militaires des Etats-Unis dans le monde, par Wikipédia

* De la Guerre par Wikipédia

* Guerre totale par Wikipédia

* Parti républicain (Etats-Unis) par Wikipédia

* Le Dernier Mitterrand par Georges-Marc Benamou sur Wikipedia

* Qu’avait donc découvert F. Mitterrand après 14 années passées à l’Elysée ?
Union Populaire Républicaine Officiel, Ajoutée le 27 janv. 2013

* Le terrible secret que Mitterrand avait découvert et dévoilé avant de mourir
Résistance Ajoutée le 4 janv. 2015

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